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le Dimanche 18 juin 2023 20:21 Chronique «esprit critique»

Quand la conscience est mise à rude épreuve

Nous sommes tous confrontés à un moment ou à un autre à des choix difficiles qui engagent notre moralité et notre conduite. On dit même que ce sont les situations limites ou imprévues qui caractérisent et déterminent le niveau de grandeur humaine chez certaines personnes.
Quand la conscience est mise à rude épreuve
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Dans la Condition de l’homme moderne (1958), la philosophe Hannah Arendt explique très bien à quel point le réseau des relations humaines peut être complexe, imprévisible et marqué du sceau de l’irréversibilité. À ces difficultés et à ces incertitudes liées au domaine de l’action (politique), elle propose deux vieux remèdes, soit le pardon et la promesse : le premier nous viendrait de Jésus de Nazareth, l’autre serait un héritage des Romains. 

Tandis que le pardon est une affaire plutôt privée qui délie autrui de ses fautes, mais sans toutefois effacer la nature ou la gravité de l’acte, le pouvoir de la promesse tient au fait qu’elle nous engage par rapport à l’avenir et à l’ensemble de la communauté humaine. 

L’entendement propose, la volonté dispose

Pour un théoricien du contrat comme Jean-Jacques Rousseau et pour la plupart des fondateurs des Révolutions américaine et française, la promesse constituait la clé de voûte du fondement, de l’établissement et du maintien des communautés politiques. Pourtant, un certain Emmanuel Kant n’a pas hésité à critiquer les diverses théories du contrat, estimant que les individus sont toujours portés à satisfaire leurs intérêts personnels avant le bien commun et la moralité. 

Mais que propose-t-il en revanche pour remédier aux calamités des actions humaines? De manière semblable à Baruch Spinoza (Éthique, 1677) qui recommande de résister aux appétits et de se conduire rationnellement en démocratie, Kant propose d’accorder la raison à la moralité grâce à la bonne volonté présente en tout individu libre. 

Dans les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), le philosophe nous montre toutefois que les devoirs moraux (l’impératif catégorique) ne nous lient pas tous de la même manière. Il insiste sur une distinction importante entre les devoirs parfaits et les devoirs imparfaits. Selon lui, les devoirs parfaits sont des devoirs stricts : il nous est tout simplement interdit de faire ce genre d’action. Parmi les exemples de devoirs parfaits ou stricts, citons «Ne pas tuer» et «Ne pas mentir». En revanche, les devoirs imparfaits sont des devoirs larges, car ils ne précisent pas ce que nous devons faire. Bien que l’on doive, par exemple, agir de manière bienfaisante dans la mesure du possible et en toutes circonstances, il nous est laissé une marge de manœuvre : le contenu de ce type de devoir étant indéterminé, toute action qui n’est pas à la hauteur n’est pas nécessairement mauvaise. 

Mais dans les deux cas, devoirs parfaits ou devoirs imparfaits, ce qui détermine la valeur morale d’une action pour Kant, ce ne sont pas ses effets ou ses conséquences comme chez les penseurs utilitaristes, à qui le philosophe reproche de confondre la morale et l’utilité. C’est d’abord la pureté intérieure. Ainsi donc, si mon intention est purement égoïste, elle ne sera jamais morale, et ce, même si elle entraîne des conséquences utiles pour autrui.

On dit même que ce sont les situations limites ou imprévues qui caractérisent et déterminent le niveau de grandeur humaine chez certaines personnes», Étienne Haché.

Ce qu’il importe surtout de mentionner, c’est que peu importe le type de devoir, nous devrons finalement vivre avec les choix que nous faisons. Alors, autant faire les bons choix, les assumer et ainsi se montrer à la hauteur de la dignité humaine. 

L’expérience de la misère d’autrui

C’est à ce dilemme que je fus confronté récemment. J’ai été impliqué dans un accident de voiture. Léger toutefois. Nous avions tous les deux, l’autre conducteur et moi, une police d’assurance. «Donc, où est le problème», direz-vous? Sans compter que je n’étais nullement fautif. D’ailleurs, la responsabilité lui incombe en totalité. L’erreur est humaine. Il n’avait sans doute pas réalisé qu’il n’était pas dans la bonne voie.

En matière d’incident de ce genre, une police d’assurance est nécessaire et suffisante. Mais en matière de moralité et de considération pour autrui, aucune règle, aucun contrat de ce genre n’est susceptible d’exaucer toutes les promesses et les espoirs des parties en présence. Cela est d’autant plus vrai lorsque les fins de mois sont difficiles, lorsqu’on est sans emploi, malade, avec des enfants à charge.

Ce qu’il importe surtout de mentionner, c’est que peu importe le type de devoir, nous devrons finalement vivre avec les choix que nous faisons», Étienne Haché.

J’ai réellement été en présence de ce qu’Emmanuel Levinas décrit, dans Totalité et infini (1971), comme une relation bouleversante. Dans le visage de cet homme, j’ai vu des traces de peur et d’inquiétude, mais aussi de la souffrance, de la misère, de la fragilité; j’ai tout de suite ressenti un «appel». J’avoue avoir été profondément désarmé. Ma logique ne fonctionnait plus… 

Le discours rationnel ne résiste pas une seconde à l’appel d’autrui, avec ses émotions et ses sentiments. À la raison de s’adapter : elle qui prétend toujours à la première place sur le trône de la pensée, elle devrait donc pouvoir le faire. Dès cet instant, ma conscience fut mise à l’épreuve. Je n’étais pas fautif au regard de la loi, mais allais-je le devenir moralement? 

«Ma liberté arbitraire lisait sa honte dans les yeux d’autrui qui me regardait» en me suppliant de ne pas faire un constat à destination de la société d’assurances. Comme l’ajoute Levinas, «la présence d’autrui rompt la sorcellerie anarchique des faits. […]. L’explication d’une pensée ne peut se faire qu’à deux». Donc, il fallait à tout prix écouter, comprendre et éventuellement décider; décider non seulement pour moi, pour mon bien-être, au nom de mes intérêts seuls, mais aussi en tenant compte d’autrui, de sa fragilité et de sa misère.  

Douce vanille de Madagascar 

C’est alors que j’entendis l’homme parler à son épouse : leur langue maternelle m’était totalement inconnue. Mais la traduction se fit aussitôt dans la mienne. J’ai très vite compris que la famille vient de loin, dans tous les sens du terme, que cet homme travaille à temps partiel, et seulement lorsqu’il y a du travail, qu’il a des problèmes de santé, que leurs enfants sont restés à Madagascar, que l’Europe et la France en particulier sont une bouée de sauvetage pour la famille. Alors j’ai réalisé que ce qui venait de m’arriver n’était en fait rien par comparaison avec leurs soucis et leur fin de mois.  

Restait un arrangement à l’amiable, qui reçut tout de suite mon adhésion. Mais non sans la culpabilité cette fois d’avoir le sentiment de puiser dans les dernières économies de la famille pour réparer ma voiture. 400 euros ce n’est pas rien quand arrivent les fins de mois, quand il faut manger et envoyer de l’argent aux enfants à Madagascar. Comment alors, dans ces circonstances, ne pas convenir de paiements étalés sur 3 ou 4 mois? Soulagement alors pour la famille… Mais de courte durée seulement puisqu’il faudrait prévoir un trou dans le budget pour les prochains mois. 

Rentré chez moi, ressassant à maintes reprises cette histoire, je suggérai que le montant à rembourser serait hors taxe. Une satisfaction de plus. La somme fut finalement arrondie. Au total, une économie d’environ 90 euros pour ces braves gens. Depuis notre dernière conversation téléphonique, pas de nouvelles. Je n’ai pas essayé non plus de rappeler la famille. Un premier chèque doit en principe me parvenir bientôt. Qui vivra verra.

Si seulement les Malgaches pouvaient profiter pleinement de la notoriété de leur vanille qu’on trouve dans nos assiettes et dans nos desserts, en serait-il autrement pour eux?

Glossaire – Ressasser : se répéter sans cesse à soi-même