le Jeudi 23 mai 2024
le Lundi 23 octobre 2023 10:58 Chronique «esprit critique»

Les années passent, mon crédo pédagogique demeure

«Quand il s’agit d’éducation et de pédagogie, alors je bombe le torse, sors mes griffes et surtout raisonne.» Photo : Pixabay
«Quand il s’agit d’éducation et de pédagogie, alors je bombe le torse, sors mes griffes et surtout raisonne.» Photo : Pixabay
Octobre marque le trentième anniversaire de mon arrivée au pays de Descartes, de Voltaire et de Rousseau. Vous imaginez bien sans doute ce que peut ressentir un expatrié : j’ai conservé l’amour de mon pays; amour irremplaçable que pas même la baguette, le fromage, le saucisson et le vin n’ont pu éroder durant toutes ces années.
Les années passent, mon crédo pédagogique demeure
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Étienne Haché est philosophe et professeur de Lettres/Philosophie.

Il paraît qu’on vit encore de nos jours pour un amour. Le philosophe canadien de langue anglaise George Parkin Grant parle d’un «amour [inconditionnel] pour son pays» (the love of one’s own country) qui est, selon lui, le vrai chemin de la justice. Cet amour du bien commun est effectivement plus fort que tout. (Mais peut-être me le ferait-on regretter si j’y retournais. La désillusion agit souvent comme un poison; elle guette tous les expatriés et davantage les sans-patries.)  

Trente après, me voilà revenu à la case départ en quelque sorte. Puis-je vous en dire quelques mots? C’est que, dans mon cas, l’amour du pays natal n’est pas qu’un simple souvenir nostalgique. Je ne fais pas que souffrir; j’éprouve aussi et conserve les meilleures des pratiques de mon pays. C’est surtout le cas en éducation. J’admire mon pays non seulement parce qu’ailleurs dans le monde on vient s’inspirer de ses méthodes éducatives — aussi bien les privilégiés qui ont le don, mais doivent le perfectionner que celles et ceux moins bien partagés, mais plus méritants qui vaincront par l’étude et le vouloir; j’admire mon pays parce que tout cela est vrai… 

Des limites aux idées reçues

Quand il s’agit d’éducation et de pédagogie, alors je bombe le torse, sors mes griffes et surtout raisonne. Là où d’autres suivent et succombent aux opinions communes, mon crédo pédagogique, lui, demeure identique. Même après toutes ces années, malgré ma seconde nature. Seconde nature, car c’est peu dire qu’une transformation de soi survient après tant d’années passées dans un autre pays. 

Enseignant, je fus invité un jour à me prononcer sur l’intégration d’un nouvel élève au sein de notre programme. Je lus avec beaucoup d’attention les arguments avancés contre sa venue. Je me mis aussitôt à les classer dans l’ordre, allant du plus «faible» au plus «fort» et non l’inverse, comme on fait habituellement. J’appliquai dans le même temps les conditions «nécessaire/non nécessaire» et «suffisante/non suffisante» de manière à pouvoir conclure à son refus ou à son acceptation. 

Qu’on me suive bien, car ma pensée en la matière est un peu tortueuse. Logiquement, il faut plus d’un argument (solide) pour étayer une conclusion. Sans trop attendre, j’écrivis alors à ma collègue, «voici ce que j’obtiens de mon côté en classant tes arguments (entre parenthèses) dans l’ordre» : 

  1. (4) «Vous avez une trace de sa visite à l’École?» [Non nécessaire/Non suffisante : FAIBLE pour un refus]
  2. (1) «Il a passé son année à régresser et son comportement n’a fait qu’empirer. Alors que l’échéance approchait, il aurait dû se racheter une conduite.» [NN/NS : FAIBLE pour un refus]
  3. (2) «Jeune probablement immature que l’on pourrait avoir du mal à canaliser. Son immaturité se lit… absence de modestie ou manque de lucidité». [NN/NS : FAIBLE pour un refus]
  4. (5) «Une arrivée en octobre me semble périlleuse.» [N/NS : FAIBLE, VOIRE ACCEPTABLE pour un refus]
  5. (3) «Il parle d’études en administration (il aurait dû viser un autre programme…, mais peut-être n’a-t-il pas été pris) puis de commerce!» [N/S : SOLIDE pour un refus]

En définitive, à mes yeux, le seul argument recevable fut le dernier (3) qui avait le mérite d’être solide. On doit en effet se baser sur des faits (dans le cas présent, la conformité au programme et la cohérence interne en adéquation avec les études) et non sur des impressions, des interprétations ponctuelles tirées de bulletins, des suppositions ou des jugements de valeur que regretteraient peut-être aujourd’hui ceux qui les ont émis (les anciens enseignants).

Une réalité complexe 

Pour le reste, la progression de l’apprenant n’a pas de limites. Aussi je me souviens d’avoir accueilli assez tardivement par le passé, et ce, à plusieurs reprises, de nouveaux élèves… En Occident, septembre, reste une période de mouvements; j’ai toujours connu ce phénomène et j’ai fini par m’y habituer.

Donc, à mes yeux, le critère de sélection devait plutôt porter sur le (3e) argument de ma collègue, qui est le 5e dans ma liste…, peut-être en y ajoutant le 4e dans ma liste qui correspond au (5e) de ma collègue. On dira alors qu’il est périlleux d’arriver si tardivement dans le programme (prémisse 2 : conséquente); d’autant plus périlleux que le candidat ne semble pas convaincu de son orientation (prémisse 1 : antécédente). 

Voilà! En principe, je pouvais dire NON, comme ma collègue. Mais, comme vous le savez, la réalité est parfois multiple. À partir d’un schéma en arbre (au centre de cette page), la chose se présenta à mes yeux d’au moins deux façons.

Schéma A 

Prémisse 2 et conclusion provisoire 1  

                              

                                

                                     

                               

                    (C : refus)

Schéma B 

Si, bien sûr, il fallut ajouter une charge de travail supplémentaire pour l’enseignante-référente de l’époque (prémisse implicite 3 à garder à l’esprit : argument qui put légitimement être invoqué dans le processus décisionnel, mais fut à peine effleuré par ma collègue)

                       (3)   +  2  

                                 

                                  1  

                         ​__________            

                                   ↓

                          (C : refus)

Comme on peut s’en rendre compte, la logique est souvent désespérante pour l’humain. Elle ne détermine pas tout, heureusement. Les sentiments et l’expérience d’un enseignant sont très porteurs dans ce genre de décision. Là où le bât blesse cependant, c’est lorsque la terminologie employée consiste en pétition de principe. Méfions-nous donc, car c’est souvent le cas dans les bulletins que nous avons à disposition pour évaluer et recruter. Les sentiments et les impressions peuvent très vite devenir contre-productifs. 

De ponctuels, les bulletins scolaires peuvent contenir des sophismes et des distorsions alimentés par des jugements de valeur. Nous voilà ainsi de retour à la logique et au bon sens. De mon côté, comme à l’habitude, je décidai tout simplement ce jour-là, en bon démocrate, que la majorité l’emporterait. 

Cultiver le paradoxe 

Un tout petit dernier mot, si vous me le permettez. Je posai plus tard la question suivante à mes collègues : «Qu’en est-il des capacités d’écriture et d’argumentation du candidat?» Pas un seul argument contre ne fut invoqué… Sa lettre contenait pourtant des lacunes. Sur ce point également, j’imagine qu’on peut apprendre à nos élèves à écrire et à mieux argumenter. Je le fais régulièrement avec les règles élémentaires de la logique. La progression est souvent impressionnante 🙂.

Enseigner est vraiment un art qui mélange raison et sentiments. Cela, c’est mon pays natal qui me l’a appris. Ce n’est donc pas qu’une simple anecdote décousue, un peu comme celles qui sont parfois jetées au travers d’une leçon quelconque, plus ou moins improvisée; enseigner, c’est une manière d’être, une présence, soigneusement choisie et mise en pratique, puis racontée, comme j’ai tenté de le faire ici 🙂.

 Celles et ceux qui aiment enseigner comprendront sûrement la nature de mon crédo pédagogique. Alors, qu’ils fassent de même et cultivent le paradoxe et la contradiction comme cette clé de la pédagogie du futur.

Glossaire –  Crédo : Principes sur lesquels on fonde son opinion, sa conduite