le Samedi 18 mai 2024
le Samedi 18 novembre 2023 11:19 Chronique «esprit critique»

Sale temps sur la planète

«Le fort n’est jamais assez fort pour être le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir». Ainsi parle Jean-Jacques Rousseau dans le Contrat social (livre 1, chapitre 3). Photo : Merch Husey - Unsplash.com
«Le fort n’est jamais assez fort pour être le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir». Ainsi parle Jean-Jacques Rousseau dans le Contrat social (livre 1, chapitre 3). Photo : Merch Husey - Unsplash.com
Nous voilà bientôt à la fin de la deuxième année de la guerre qui oppose sur son sol l’Ukraine à la Russie. Mais les positions semblent désormais figées. À tel point que, lors d’un rare entretien accordé au journal The Economist, le commandant en chef des forces armées ukrainiennes, le général Valeri Zaloujny, a fait une déclaration assez surprenante, c’est le moins qu’on puisse dire : «Nos calculs devaient nous permettre d’atteindre la Crimée en 4 mois».
Sale temps sur la planète
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Étienne Haché est philosophe et professeur de Lettres/Philosophie.

La contre-offensive menée par l’Ukraine depuis le printemps pour libérer l’est du pays semble visiblement piétiner; elle est du moins assez loin de la progression anticipée par l’état-major ukrainien des 30 km par jour. Choix tactiques discutables, troupes et moyens militaires insuffisants par comparaison à la puissance russe? Toujours est-il que de l’avis de nombreux experts, cette lenteur exaspère au plus haut point certaines chancelleries occidentales, dont les États-Unis où l’élection présidentielle de novembre 2024 approche à grands pas. 

Au pays de l’oncle Sam, le financement de la guerre commence à se réduire. Le Pentagone ne disposerait actuellement que d’une enveloppe de 5,4 milliards de dollars en faveur de l’Ukraine. La nouvelle présidence républicaine du Congrès, résolument pro-Trump, fait obstacle à toute contribution supplémentaire. Certes, le président Biden dispose d’un veto pour rejeter la proposition républicaine d’une aide massive à Israël et d’un budget pour contrer la puissance chinoise, sans soutien additionnel à l’Ukraine toutefois. Mais des sondages indiquent que le peuple américain semble également se lasser du conflit russo-ukrainien. 

Vieux routier de la politique, Joe Biden espère toutefois gagner l’opinion publique en liant la défense d’Israël (14 milliards) à celle de l’Ukraine (61 milliards). Et pour cause, il n’y a pas que l’enlisement du conflit russo-ukrainien qui inquiète l’Occident. Pendant que Vladimir Poutine continue de cracher sa haine et sa rage sur les terres ukrainiennes, à plusieurs kilomètres de là, au Moyen-Orient, Palestiniens et Israéliens se déchirent et s’entretuent. Pour l’instant, rien ne laisse présager une pause dans les hostilités.

Une autre guerre sans fin

La nature historique du conflit, du plan de partage de la Palestine par l’ONU le 29 novembre 1947 à la création d’Israël le 14 mai 1948, et plus récemment, le 7 octobre dernier, les terribles massacres perpétrés par le Hamas en Israël, ainsi que la réponse militaire musclée d’Israël dans la bande de Gaza ne sont pas sans risque d’un vrai conflit majeur.

Considérée comme la seule démocratie du Moyen-Orient, il est tout de même assez curieux et surprenant qu’Israël n’ait pas été capable de protéger ses frontières reconnues sur le plan international depuis 1948. Pourtant, l’actuel gouvernement du premier ministre Benyamin Netanyahou, constitué de ministres assez obtus et radicaux, notamment Itamar Ben-Gvir, le ministre de la Sécurité nationale et leader du mouvement d’extrême droite religieux Otzma Yehudit, n’a jamais eu la moindre retenue en ce qui concerne la poursuite et l’extension, illégale d’après le droit international, des colonisations juives en Cisjordanie. D’ailleurs, cette situation devient invivable pour les habitants locaux arabes de la Cisjordanie, qui se voient refuser l’accès à des routes réservées aux colons israéliens. 

D’autre part, la bande de Gaza est une prison à ciel ouvert. En 1948, c’était une petite station balnéaire d’environ 300 000 personnes. Territoire administré à cette époque par l’Égypte, Israël en chassera pourtant les habitants au nom du retour des juifs en Terre sainte. Les Arabes qui restèrent et tous ceux qui purent y retourner par la suite seront entretenus par l’ONU en guise de compensation, à défaut d’une vraie solution politique. 

On ne cultive ni ne produit quoi que ce soit dans ce territoire de la Palestine. Sous la protection de l’ONU, la population a largement augmenté. Si bien qu’aujourd’hui Gaza compte environ 2,3 millions d’habitants sur un territoire de 365 km2, dont 1,7 million d’entre eux sont des réfugiés. Qui trouvera encore normal, en 2023, qu’une population entière, dont plus d’un quart vit sous le seuil de la pauvreté et se trouve sans emploi, soit ainsi prise en étau, sans possibilité d’avenir et d’espoir à court, moyen et long terme?

 Le fameux piège

Il va de soi que la mouvance armée du Hamas se doit d’être combattue jusqu’à sa destruction complète, elle qui sert aussi les intérêts diaboliques du Hezbollah libanais, de la Syrie et de l’Iran. Les horreurs commises par la branche armée de ce parti politique palestinien dominant n’ont pas de nom. Mais Israël porte également la responsabilité du destin des Gazaouis; faute de ne pas avoir fait le choix plus tôt de remettre ce territoire à une responsabilité autonome. «Le fort n’est jamais assez fort pour être le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir». Ainsi parle Jean-Jacques Rousseau dans le Contrat social (livre 1, chapitre 3).

Le prix à payer aujourd’hui est donc lourd pour Israël. Le pays se trouve non seulement de plus en plus isolé sur la scène internationale pour sa gestion chaotique de ce qu’on appelle les territoires occupés. Comme si cela ne suffisait pas, par un brusque retournement de l’opinion publique internationale, voilà que les gouvernements étrangers, qui reconnaissent pourtant à Israël le droit de se défendre, s’étonnent dans le même temps que la campagne militaire menée par Tsahal dans la bande nord de Gaza fasse autant de victimes. Mais comment pourrait-il en être autrement lorsqu’on considère que la bande de Gaza compte environ 6000 habitants au kilomètre carré? Voilà le parfait exemple d’une vaste hypocrisie de la part des partenaires d’Israël. Les politiques occidentales déjà malades au niveau national à cause de tensions internes et d’une gestion chaotique de leur pays pour certains finissent par contaminer la politique mondiale et les relations internationales. Chacun veille à la paix chez soi.  

Israël, qui fait partie de notre héritage culturel depuis des temps immémoriaux, se trouve tout à coup, au 75e anniversaire de son existence cette année, laissé à lui-même. Cela dit, en aucun cas Israël n’acceptera qu’une puissance armée amie vienne combattre à ses côtés. Le destin du peuple juif, Israël l’assume seul, jusqu’au bout. Je ne sais pas si le paradoxe sera parlant, mais pour la petite histoire, c’est l’actuel gouvernement israélien, avec le soutien financier du Qatar, qui a volontairement contribué à l’ascension du Hamas au pouvoir en Palestine (depuis 2006). L’objectif de Netanyahou consistait à l’époque à affaiblir le parti de Mahmoud Abbas (le Fatah fondé en 1959 par Yasser Arafat). 

La déception, mais aussi la colère des Israéliens, toutes allégeances confondues, contre le gouvernement Netanyahou ne tiennent donc pas seulement à l’incapacité du gouvernement de n’avoir pas su protéger l’État d’Israël et sa population. Elles ont aussi pour raison d’être que l’avenir d’Israël est sérieusement compromis sur le plan intérieur par des intérêts privés et des calculs politiciens. Canadien et fier de l’être, j’estime que la situation actuelle en Israël doit absolument nous servir d’exemple, à nous, en tant que grande nation démocratique, soucieuse des droits et libertés de chacun. Que notre jeunesse, qui tend aveuglément vers Pierre Poilievre, sache bien à quel point l’intérêt personnel et l’ambition du pouvoir chez certains peuvent détruire une démocratie de l’intérieur. 

Quelle solution? 

Quant à une solution pour une paix durable, nous en sommes encore très loin. Mais elle passe d’abord par un changement de toute la classe politique, israélienne aussi bien que palestinienne. Les jours de Netanyahou sont comptés, paraît-il

Quant à Mahmoud Abbas, président de l’autorité palestinienne, lui et son organisation politique, le Fatah, sont usés par la corruption et nullement représentatifs. L’espoir que le Fatah, dont la charte reconnaît l’existence d’Israël, renaisse et redevienne le vrai parti palestinien du dialogue avec Israël, viendra avec une nouvelle direction à la tête de ce parti. 

C’est le premier pas sur une longue route de reconstruction politique. Le premier pas à franchir afin de préserver le destin du peuple d’Israël et d’assurer la dignité du peuple palestinien, c’est-à-dire son droit à l’autonomie et à l’existence politique.

Glossaire – Paradoxe : Soutenir une proposition en contradiction avec le bon sens