le Samedi 22 juin 2024
le Dimanche 11 février 2024 15:30 Chronique «esprit critique»

Nostalgie, quand tu nous tiens

Lorsque je me projette dans le passé et contemple mes souvenirs d’enfance et de jeunesse, j’ai beau faire contre mauvaise fortune bon cœur, les regrets sont plus forts que tout. Photomontage : Andoni Aldasoro avec des photographies de Wikimedia Commons, NeedPix.com, Unsplash.com
Lorsque je me projette dans le passé et contemple mes souvenirs d’enfance et de jeunesse, j’ai beau faire contre mauvaise fortune bon cœur, les regrets sont plus forts que tout. Photomontage : Andoni Aldasoro avec des photographies de Wikimedia Commons, NeedPix.com, Unsplash.com
J’ai le sentiment que tout s’effondre autour de moi. Plus grand-chose ne reste ni ne demeure jamais stable et permanent. Lorsque je me projette dans le passé et contemple mes souvenirs d’enfance et de jeunesse, j’ai beau faire contre mauvaise fortune bon cœur, les regrets sont plus forts que tout.
Nostalgie, quand tu nous tiens
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Regret j’allais dire que le monde ne soit plus comme avant. Regret que nous n’ayons plus le temps pour penser. Des raisons, certes, nous en avons, mais le décor (le local) n’y est plus. Quant à la clôture destinale de notre être qu’incarne la globalisation, elle est devenue progressivement une «cage de fer»; et dorénavant un ensemble qui nous dépasse : la logique d’une seule Idée. Regret que l’avenir ne soit plus à reculons. Nostalgie quand tu nous tiens…

Robot a-t-il des sentiments? 

J’ai partagé cette nostalgie récemment. On m’a répondu «Dois-je m’inquiéter [pour toi]?». À quoi j’ai expliqué aussitôt que tout le monde allait se retrouver dans ce que je ressens (allusion à cette chronique). Aussi surprenant que cela pourra vous sembler, cher lectorat, j’ai même consulté un Robot intelligent. Voici ce qu’il m’a répondu : «Il semble que vous traversiez une période difficile et ressentiez un mélange de nostalgie et de regret face aux changements dans votre vie. Ces sentiments sont tout à fait humains et compréhensibles. Il est normal de ressentir une certaine tristesse ou mélancolie lorsque l’on constate des transformations dans notre environnement et dans notre propre vécu.» Soit! Et Robot de poursuivre : «Si vous ressentez le besoin de parler de vos sentiments, n’hésitez pas à en discuter avec des amis proches, des membres de votre famille ou même un professionnel de la santé mentale.» 

Robot va sans doute évoluer dans sa réflexion. C’est vraiment ce que je lui souhaite! Mais c’est vous dire à quel point la nostalgie ressemble à la foi religieuse : elle est compréhensible, mais doit être vécue dans le silence, dans la seule sphère de l’intime; ceci quand elle n’est pas perçue publiquement comme une forme d’instabilité émotionnelle ou psychologique. Alors qu’en réalité elle est le reflet ponctuel et spontané de la destinée tragique du vécu humain. Quelque chose de primitif demeure en nous, malgré nos prétentions de modernité. Or, cette manière de raisonner à travers les sentiments n’a rien d’illogique. Bien au contraire. 

La raison des sentiments

C’est la thèse que soutient le philosophe Henri Bergson dans Les deux sources de la morale et de la religion (1932). Prenons un proche qui vient de mourir (Bergson mentionne l’exemple d’un rocher qui s’est détaché et qui tue un passant). Qui doutera que la perte d’un être cher soit une épreuve sentimentale considérable du point de vue de la signification de l’existence humaine? Il est assez difficile pour nous en effet de croire qu’un tel événement est le simple fruit du hasard. Il en va ainsi pour d’autres situations existentielles : Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien, demandait Leibniz? Y a-t-il une vie après la mort? Qu’est-ce que le bonheur, nous demande Épicure dans sa Lettre à Ménécée? Comme le dit si bien Pascal : «Le cœur a ses raisons que la raison ne sait point». 

Or, l’esprit scientifique prétend supprimer ce questionnement intérieur, car il ne croit qu’en l’existence de causes physiques, matérielles, naturelles, déterminantes, selon lesquelles tout ce qui se produit n’est qu’un enchaînement de causes et d’effets. De nos jours, la rationalité et l’expertise sont à l’œuvre partout. L’esprit humain est ruiné, il souffre. Nous avons tendance effectivement à répudier tout ce qui nous paraît surnaturel; ou plutôt tout ce qui ne peut ni s’observer ni se prouver devient une menace pour la raison. Jamais nous n’osons dire que les sentiments humains répondent à un besoin de sens que la rationalité seule ne peut suffire à apporter

L’empire de la normalité

Nous nous interdisons de ressentir. C’est même à certains égards le nouveau logiciel de certaines pratiques éducatives. Figurez-vous que le cœur a ses raisons que la raison sait. Être rationnel, ce n’est pas se couper de ses émotions. Le cerveau qui pense, qui calcule, qui décide est aussi celui qui rit, qui pleure, qui aime, qui éprouve du plaisir et de la peine. Le cœur a donc ses raisons que la raison est loin d’ignorer, nous dit Antonio Damásio (L’erreur de Descartes : la raison des émotions, 1995).

Pas étonnant que nous ayons de la difficulté à nous retrouver aujourd’hui dans un monde qui va mal. Si mal que le chef de l’armée britannique, le Général Sir Patrick Sanders, affirmait récemment que nous ne sommes plus dans l’après-guerre, mais dans l’avant-guerre; et que, compte tenu du contexte international, la jeunesse anglaise doit s’attendre à une mobilisation afin de grossir les rangs de l’armée pour défendre la patrie et le monde libre. Ce genre de déclaration donne au moins la possibilité de nous interroger, de nous demander si nous avons encore l’espoir, la foi, le goût de la liberté. Ah! Ce droit des Anglais (le local) dont parlait si bien Edmund Burke à l’épreuve de l’universalisme abstrait…

Aux armes, sentiments!

C’est que la nostalgie n’est pas nécessairement le fruit de la folie et de l’irrationalité (Descartes) ou encore de l’absence de jugement chez des imbéciles (Kant); ce sentiment est même la marque de gens normaux, voire des plus brillants. Seulement, chez certains, on la perçoit mal, car elle est simplement plus discrète. Aussi, la honte vient la couvrir aussitôt, ce qui est fort dommageable pour les relations humaines. Plus personne n’ose l’exprimer ouvertement par crainte de paraître ridicule et insensé sur le plan intellectuel. Il faut plutôt être dur, intransigeant. On voit où cela mène : jusqu’à la malveillance, à l’hypocrisie, à la méchanceté, à l’horreur. 

 On préfère voir dans la nostalgie une forme de désillusion et de désenchantement, une tendance à sombrer doucement dans le vide, voire jusqu’à se livrer corps et âme à des pouvoirs tutélaires ou à des forces obscures. Prendra-t-on ici le cas d’Adolph Eichmann, cet officier nazi pourchassé par les services de renseignements israéliens jusqu’en Argentine et dont le procès à Jérusalem est bien raconté par la philosophe Hannah Arendt dans son Rapport sur la banalité du mal (1963)? En réalité, la particularité d’un homme comme Eichmann, c’est que celui-ci se rendait à son travail dans les camps chaque matin, effectuait la routine, puis rentrait chez lui le soir, passait à table, buvait sa soupe, allait souhaiter bonne nuit à ses enfants… Une vie monotone, donc, qui fera dire à Arendt qu’il était un individu comme un autre, c’est-à-dire, un rapace aux sentiments refoulés… C’est ce que voulait justement l’idéologie concentrationnaire totalitaire. 

Concluons abruptement : Aux armes, sentiments! Le temps de la douce revanche est arrivé et avec lui les jours ensoleillés pour mieux voir resplendir notre Unifolié d’est en ouest, de l’Atlantique au Pacifique.

GlossaireUnifolié : Drapeau du Canada