le Jeudi 18 avril 2024
le Dimanche 25 février 2024 13:38 Chronique «esprit critique»

Écrire, un moyen de résister

L’Angelus Novus de Paul Klee. Photo : Domaine public via Wikimedia Commons
L’Angelus Novus de Paul Klee. Photo : Domaine public via Wikimedia Commons
Un philosophe et théoricien de l’art, Walter Benjamin, a fait une interprétation assez pessimiste d’un tableau du peintre allemand Paul Klee, l’Angelus Novus. Dans ses Thèses sur le concept d’histoire (1940), Benjamin décrit l’ange avec les bras ouverts essayant de contenir autant que possible une catastrophe, terme qu’il associe aux excès du progrès.
Écrire, un moyen de résister
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Un demi-siècle plus tard, sur l’une des couvertures de l’ouvrage de Michel Henry, La barbarie (1987), apparaît une partie de La Tentation de saint Antoine (1502) par l’artiste flamand Jérôme Bosch. On y voit en patins, sur un cours d’eau gelé, un oiseau, sorte de diable messager en forme de créature bossue, coiffé d’un entonnoir (symbole de l’ivrognerie), tenant avec son bec croisé une lettre (réquisitoire ou malédiction). 

Dans les deux cas, le sens de l’histoire apparaît comme une aventure humaine qui va de tempête en tempête; une aventure où la pureté et la méditation au milieu du chaos et du désespoir sont la marque d’une force intérieure et d’une détermination à rester fidèle à des valeurs et à des principes.

Outre le pouvoir de l’art, quoi de mieux que l’écriture pour traduire et exprimer ce courage, cette résilience? Or si l’activité d’écriture est depuis toujours une façon d’exister et même de résister, encore faut-il savoir aujourd’hui contre qui, contre quoi et pourquoi. Les raisons ne manquent pas.

Réapprendre à lire…

Il suffit à toute conscience éveillée de regarder autour d’elle pour faire de l’écriture une activité citoyenne, engagée, studieuse. Pourtant, dans un monde aussi complexe et pressé que le nôtre, force est d’admettre qu’écrire ne va plus nécessairement de soi. Qui commande, qui dirige, qui décide? Comme dit l’ancien résistant français Stéphane Hessel, «nous n’avons plus affaire à une petite élite dont nous comprenons clairement les agissements» et les ambitions, mais plutôt à un monde «dont nous sentons bien qu’il est devenu complètement interdépendant» (Indignez-vous!, 2011). Un monde plus lié que jamais, donc, un monde interconnecté, du jamais vu auparavant dans l’histoire humaine… Mais un monde qui peut être pitoyable, insupportable, injuste, destructeur. 

Voir, percevoir le monde actuel, traduire ses moindres manifestations à travers l’écriture nécessite de bien le regarder, de le chercher, de s’efforcer de le comprendre. Qui regarde bien finira par le trouver… En 1967, Guy Debors, un jeune cinéaste révolutionnaire de l’Internationale situationniste, appelait déjà ce monde la «société du spectacle» : un monde comme celui dans The Truman Show que tous prennent au sérieux parce que chacun y joue un rôle, même si ce n’est qu’en apparence et non sans une certaine hypocrisie; un monde, le nôtre, qui a le mérite d’exister, mais dont la fin se résume à une immense accumulation de plaisirs, tous aussi dégradants et humiliants sur le plan existentiel que ceux représentés par Jerôme Bosch dans sa peinture… Un monde insatiable, gonflé d’humeurs, pour parler comme Platon; un monde hyper technicisé en tout, mais de plus en plus abruti, écervelé, vidé de tout contenu, dépourvu de spiritualité.

Malgré cela, l’indifférence serait la pire des attitudes, car nous perdrions l’une des composantes essentielles de ce qui fait de nous des humains, et j’allais dire des écrivains : la capacité de nous émouvoir et de ressentir face aux injustices, au racisme, aux atrocités, aux atteintes à la dignité des autres qui vivent avec nous; ce que le résistant Hessel appelait «la faculté d’indignation» et, avec elle, l’«engagement qui en est la conséquence». 

En effet, écrire suppose que l’on accepte le poids de la responsabilité du monde sur nos épaules. Cet acte n’est donc pas une mince affaire. Il en va de la défense de notre liberté; non seulement de nos droits et libertés en tant qu’individus singuliers, mais d’un combat pour le respect du droit et de la justice, avec lesquels il n’y a pas à transiger. 

L’Internationale situationniste (I.S.) est une organisation artistique et politique qui a mis en œuvre une critique radicale de la société de consommation en plein cœur des Trente Glorieuses. (Source : Radio France)

La lourde responsabilité d’écrire

Écrire, comme l’a si bien fait la philosophe Hannah Arendt tout au long de sa vie, c’est faire preuve d’un «cœur intelligent». Ce n’est donc pas une responsabilité purement arbitraire : c’est un art et, comme tout ce qui mélange raison et sentiments, il faut à la fois de l’audace et de la modération, du courage et de la sagesse. Écrire, c’est ni plus ni moins une façon de remettre en place le monde, surtout lorsque celui-ci déraille comme aujourd’hui. Quiconque, l’écrivain de métier, le journaliste, le commentateur ou l’intellectuel de manière générale omet, feint, voire refuse d’assumer cette responsabilité morale et politique à travers son activité, manque très certainement à sa mission de penseur acteur. 

La responsabilité impliquée par le fait d’écrire est d’autant plus fondamentale si l’on considère que notre existence ne réside pas toujours dans les moments de délibération et de choix rationnels, mais dans un processus continu et imperceptible par lequel nous apprenons à mieux ressentir l’existence et à lui donner sens, à voir les êtres et les situations qui nous entourent. Vision de la trace et du signe, ou le rapport du signifiant et du signifié, dont témoigne une œuvre comme celle de la regrettée écrivaine-philosophe d’origine irlandaise, Iris Murdoch. Mais suffit-elle toutefois à nous rappeler l’urgence de la situation présente, les défis et les dilemmes auxquels nous sommes tous confrontés? Pas si sûr.

À l’heure du numérique et des réseaux sociaux, alors que la planète s’emballe au moindre événement médiatique, tandis que notre technique perce toujours plus profondément dans les entrailles de la nature sans prendre la mesure exacte de ses cris et de ses souffrances, pendant qu’une partie du monde a choisi de l’artillerie lourde, des drones et des bombes pour solutionner ses différends; ou encore lorsque l’argent coule à flot chez certains quand des familles se démènent pour finir les fins de mois, l’autre partie qui reste, quant à elle, celle sur qui l’on pourrait normalement compter, semble perdre assez facilement cette clairvoyance indispensable pour nous guider et pour aider à résister face à la fuite en avant. Elle aussi entre progressivement dans le règne de l’insignifiance

Ce qui ne s’était jamais vu auparavant

Digues et barrages cèdent les uns après les autres… Ce sentiment de perte de sens combiné avec des effondrements successifs et à intervalles réguliers qui atteignent maintenant jusqu’aux classes les plus cultivées de nos sociétés, phénomène sans doute jamais observé auparavant, aussi loin que nous remontions dans le passé, est ce qu’il y a de plus pitoyable, insupportable, pathétique; encore plus terrible et inquiétant que les maux et les problèmes quotidiens que nous devrions normalement apprendre à déchiffrer, à prononcer correctement et à réécrire pour fin de thérapie et de guérison du monde. 

Prend-on pleinement conscience du piètre état dans lequel nous sommes plongés au 21e siècle, coincés entre l’arbre et l’écorce; incapables de lier la pensée (lire) et l’action (écrire). «Le monde peut-il encore être sauvé par quelqu’un», demande Michel Henry en conclusion à sa Barbarie? Dans cette société qui n’est pas tant celle des «assistés sociaux» que des «assistés mentaux», nous est-il encore possible, grâce au travail de l’écriture, de faire marche arrière, autrement dit rompre le cycle infernal et ainsi échapper au convoi de tous ces dégoûtés bien décidés à prendre part au plus grand massacre jamais observé contre la culture?

Glossaire – Clairvoyance : Qualité de discernement face à la confusion, le leurre et l’imposture