le Samedi 13 juillet 2024
le Mardi 25 juin 2024 11:36 Chronique «esprit critique»

Douce France à l’ère du populisme

Emmanuel Macron. Photo : Julien Nizet - Wikimedia commons
Emmanuel Macron. Photo : Julien Nizet - Wikimedia commons
L’histoire récente autorise la thèse suivante : la durée d’une crise politique nationale — si tant est que nous puissions l’examiner indépendamment des facteurs externes susceptibles d’influer sur elle — est d’environ vingt à vingt-cinq ans (origine, développement, cristallisation, reconstruction, espoir). 
Douce France à l’ère du populisme
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À titre d’exemple, celle qu’a connue le Royaume-Uni au sortir du dernier mandat de Tony Blair tire peut-être à sa fin avec l’élection prochaine de la gauche réformiste, le Parti travailliste. Quant à la crise politique américaine, on peut légitimement affirmer qu’elle remonte au deuxième mandat de Barack Obama : c’est à cette époque en effet qu’une réaction populiste blanche se fit sentir… qui connaîtra par la suite son heure de gloire avec l’élection de Donald Trump. Depuis, l’Amérique est encore divisée malgré la présidence Biden et sa volonté d’apaisement. 

La crise que nous connaissons en France actuellement est à mi-chemin dans son processus. Elle a débuté lors des deux dernières années du mandat du président François Hollande (en réaction à une série de réformes). Mais on peut aussi penser qu’elle s’est produite un peu plus tôt, soit lors du mandat de Nicolas Sarkozy, entre 2007 et 2012. Une chose est sûre, la présidence d’Emmanuel Macron correspond au moment d’aggravation de la crise que nous vivons actuellement en France… 

Comment réagir à cette catastrophe?

Faites donc le calcul, il reste encore aux Français entre cinq et huit ans de crise à traverser, soit à peu près jusqu’à la nouvelle présidence de la République, entre 2027 et 2032. Comme le dit si bien Nicolas Bavarez, ceci s’explique par le fait que «la France connaît, avec quelques années de retard, son moment populiste». En tout cas, le président Macron correspond bel et bien à la période de la cristallisation du pouvoir politique français dominé par des experts autocentrés. 

La crise politique française est d’autant plus inquiétante que nous nous dirigeons vraisemblablement vers une Assemblée sans majorité absolue au soir du second tour des élections législatives et que, par ailleurs, l’article 12 de la Constitution française empêche le président d’effectuer deux dissolutions la même année. Démissionner fait-il partie des plans du président Macron? Sa garde rapprochée nous dit et répète que ce n’est pas sa priorité. Le président sait également que l’article 16 de la Constitution lui confère tous les pouvoirs. Nous sommes donc réellement plongés dans l’incertitude.

Outre le camp présidentiel, l’offre politique se réduit au choix du repli sur soi, du racisme, de l’antisémitisme, de la démagogie et de l’irresponsabilité de conviction. À vrai dire, l’atmosphère politique en France est devenue délétère, historiquement parlant, depuis que la montée de ce qu’on appelait à l’époque le Front national fut encouragée par des politiques soucieux de se faire barrage, selon que l’on gouvernait à gauche ou à droite de l’échiquier politique. 

À la recherche d’une oasis où mieux vivre

Ainsi que l’écrit justement la philosophe Elisabeth de Fontenay, «il y a des moments de la vie, et surtout à un certain âge, où l’on a tracé ses chemins de pensée, où l’on se représente avec sagesse les rencontres qu’on peut ou qu’on ne peut plus faire». Aujourd’hui, le Rassemblement national est pour moi une impasse idéologique et politique. Une escroquerie intellectuelle. Mais il séduit bien au-delà de son électorat traditionnel. C’est tout le problème. Quant à l’extrême gauche lfiste, robespierriste, mélenchoniste et son antisémitisme déclaré, elle me paraît tout aussi dangereuse. 

Tout comme Stefan Zweig, j’ai confiance en «l’invincibilité de l’esprit», mais celui-ci ne me retiendra peut-être pas lorsque la réalité frontiste deviendra trop insupportable. Tout comme elle ne retint pas l’essayiste autrichien… J’exagère un peu, même beaucoup, j’en conviens. Mais c’est vous dire à quel point, après plus de trente ans passés en France, soit depuis 1993, le désespoir m’anime, tout comme ces Français amoureux de leur pays. Règne en France un sentiment général d’incompréhension et de trahison, voire une ambiance de méfiance que, de souvenance, je n’ai jamais connu auparavant et qui rend très difficile publiquement l’expression libre des opinions. 

La vague populiste tend de plus en plus à rendre tabou tout le débat politique. Le peuple est réduit au silence. L’élite mène le jeu tant bien que mal. Quant aux intellectuels, je crains que, sauf de très rares exceptions, ils soient encore plus confus que le peuple; confus au point de verser dans les excès et la démesure. Une partie d’entre eux, ceux que je qualifie d’intouchables de la République, qui tiennent la gauche entière pour bouc émissaire, ne cache plus son intention de voter pour l’extrême droite, estimant que celle-ci «a fait sa mue»; tandis qu’une autre, idéaliste et soucieuse de la social-démocratie, peine à convaincre de la nécessité de faire front commun contre l’extrême droite avec, dans ses rangs, des idéologues de la pire espèce.

La fin d’une révolution

Dans le camp présidentiel, on a beau faire contre mauvaise fortune, bon cœur, reste que c’est la totale bérézina. Ils sont peu nombreux à y croire. Les sondages suffisent à assommer les derniers téméraires et courageux. François Hollande, l’ancien président de la République et de nouveau candidat aux prochaines élections législatives sous la bannière de la gauche unie, n’a sans doute pas tort : «la macronie, c’est fini». L’actuel président Macron n’aura sans doute pas la majorité pour conduire sa politique. Et ses partisans les plus fidèles, les macronistes de la première heure, celles et ceux qui, jadis, brandissaient le 49,3 à l’Assemblée, s’en vont.

Le soir de l’annonce de la dissolution de l’Assemblée par le président de la République, je me suis dit : «Ah, quel imbécile celui-là! Que va-t-on faire de lui? Autant l’envoyer en exil sur la lune. S’il retombe, il lui restera les étoiles…». Plus sérieusement, je me dis maintenant qu’il faudrait définitivement couper le cordon ombilical entre les médias et le pouvoir économique et politique. Comment, dans une démocratie, pouvons-nous accepter que cette consanguinité devienne une règle? Elle conduit à l’art d’avoir toujours raison. Pas étonnant que de nombreux Français jugent inutile de débattre de sujets de société dans ces conditions. Telle est l’alternative qui se présente à nous depuis l’ère Macron : violence ou discussion réfléchie. Or, comme on ne peut pas avoir les deux, cela mène naturellement à la situation que nous connaissons. 

Il aurait fallu consulter et sans doute attendre l’automne pour constituer un gouvernement d’Union nationale, mais Macron a choisi de faire tout le contraire : le président a préféré par orgueil y aller seul, ce qui est la parfaite illustration de la verticalité de son pouvoir. Celles et ceux qui contestent sa décision et souhaitent reprendre le flambeau savent parfaitement qu’il n’y a plus de marges de manœuvre : déficit public excessif, endettement public à long terme, déficit commercial… Non seulement les caisses de l’État s’assèchent, mais sur quel autre parti, dans l’immédiat, fondé un espoir de sortie de crise?

Le prix de la liberté  

Pointe alors à l’horizon la venue au pouvoir de l’extrême droite. Hélas, il faut s’y résoudre. Jordan Bardella, jeune chef de file du Rassemblement national (RN) pour les élections législatives du 30 juin, avertit qu’il n’acceptera pas d’être premier ministre s’il n’obtient pas la majorité absolue à l’Assemblée. Celui qui affirme que l’histoire s’accélère et qui se dit prêt à gouverner n’a pourtant jamais été élu à l’Assemblée nationale. À peine sait-il ce que c’est que de participer à une élection locale. Ce qui explique aussi son incompréhension de l’importance des élus locaux. Décidément, il y a beaucoup de choses qu’il ne comprend pas… 

En France et dans plusieurs pays d’Europe il y a, semble-t-il, de moins en moins d’individus libres (le sont-ils vraiment?) qui non seulement ne veulent pas connaître la liberté pour eux-mêmes, mais aussi pour tous les individus, pour tous les peuples, pour l’humanité tout entière. Bardella me semble du côté de ceux-là, du côté de celles et ceux qui ne savent rien du prix à payer pour être libre. Si c’est bel et bien le cas, je veux dire que si le RN venait à prendre le pouvoir, ce serait, à n’en pas douter, un vrai bordel. Vous en doutez, vous peuple du Nord du continent américain? Alors, prenez le temps de lire le programme du RN en matière d’éducation. Vous comprendrez beaucoup mieux pourquoi, sous la gouvernance de Justin Trudeau dont vous vous plaignez souvent, parfois si injustement, la démocratie canadienne a encore de beaux jours.

Le républicanisme appelle l’esprit républicain. Or, où se trouve-t-il actuellement? Je vois une masse d’hommes et de femmes, je cherche en eux cet esprit éclairé dont parlait Alexis de Tocqueville dans la Démocratie en Amérique (1835/1840). En tout cas, je ne le perçois et ne l’entends que très peu. Pour ma part, après toutes ces années, je peux vous dire que je suis devenu un vrai républicain. Et, comme c’est le cas, je peux vous dire que mon inquiétude actuelle n’est pas le «bing bang de l’autorité à l’école», ni les restrictions en matière d’immigration, ni le refus aux binationaux d’obtenir des emplois dans les services publics. Je ne doute pas une seconde de la gravité des propositions d’autorité du RN. Mais ma plus grande crainte, c’est que l’élection de RN nous plonge dans une crise encore plus profonde marquée par la fin de l’esprit républicain.