le Samedi 13 juillet 2024
le Mercredi 3 juillet 2024 16:03 Chronique «esprit critique»

Non, monsieur Trump, la justice n’est pas la loi du plus fort

Donald Trump. Photo : Wikimedia Commons
Donald Trump. Photo : Wikimedia Commons
La justice repose sur la rectitude. Elle requiert un ensemble de règles et de lois capables de régir les rapports entre les personnes dans une société. D’ailleurs, en latin, justitia signifie la conformité au droit.
Non, monsieur Trump, la justice n’est pas la loi du plus fort
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Cette chronique a été écrite avant la décision de la Cour suprême américaine à majorité conservatrice d’étendre ce 1er juillet l’immunité pénale de l’ancien président, Donald Trump.

Que seraient les relations humaines sans les règles et les lois établies? Les individus sont-ils spontanément justes et soucieux de respecter l’intégrité physique et morale des autres? C’est la question à laquelle tente de répondre Platon dans le livre 1 de La République, ainsi que dans Gorgias. On y trouve la thèse (socratique) selon laquelle la justice s’enracine dans un ordre universel, naturel et transcendant.

Pour les Grecs anciens, tout particulièrement pour Socrate, maître à penser de Platon, ce que transgresse celui qui commet une injustice, ce n’est pas seulement une limite instituée par l’homme, c’est aussi une limite naturelle. La justice à l’œuvre dans la cité grecque antique constitue une partie de la justice universelle : loi (nomos) et nature (phusis) sont ainsi intimement liées. 

La réponse des sophistes

Mais de jeunes sophistes, Thrasymaque et Calliclès, nettement plus radicaux et subversifs que leurs aînés, estiment que les lois sont artificielles et conventionnelles. Selon eux, elles n’existent qu’afin d’assurer la conservation et la satisfaction des intérêts privés. Or, dans la mesure où l’intérêt est aussi le propre du tyran, la justice n’est plus qu’à l’avantage du plus fort contre la majorité. D’où la nécessité d’établir de nouvelles lois susceptibles de répondre aux désirs et aux aspirations individualistes.

En réalité, les sophistes n’ont que faire de l’esprit des lois, que Socrate conçoit comme une règle générale et impérative essentiellement imposée par les coutumes et les traditions. Au contraire, pour eux, la loi est l’œuvre des faibles dans leur lutte contre les plus forts. Calliclès va même jusqu’à admettre que, dans l’ordre de la nature, la force est la loi suprême. Pour les sophistes, les faibles, qui se retranchent derrière les lois, sont mus par le ressentiment à l’égard des plus forts, mais qu’ils envient pour leur supériorité naturelle. 

Reste que pour Socrate, la thèse de Calliclès ne tient pas la route. Si la multitude impose sa loi égalitaire, c’est parce qu’elle est plus forte que l’individu et ainsi cette justice égalitaire devient l’expression d’une supériorité naturelle et non celle d’une institution ou d’intérêts de classe, comme le croit Calliclès. Celui-ci tourne donc dans un cercle vicieux. Socrate, lui, prétend mettre la force de la valeur au-dessus de la valeur de la force. Comme dira plus tard Jean-Jacques Rousseau dans le Contrat social (livre 1, chapitre 3) : «Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir».

Calliclès n’est pas de cet avis. À ses yeux, seuls les plus habiles peuvent être considérés comme étant ceux qui ont les plus fortes passions. Il est nécessaire de les entretenir et d’utiliser le courage et l’intelligence pour leur prodiguer tout ce qu’elles désirent. D’où la métaphore du «tonneau percé» dont parle Platon dans Gorgias afin de caractériser le pouvoir sans limites des sophistes. Pour ceux-ci, les valeurs morales sont le fruit de la faiblesse de la foule. 

C’est par incapacité de satisfaire ses passions sensibles que la foule fait l’éloge des vertus et crée les valeurs morales. Le fort, lui, ne se modère jamais; il dédaigne ces valeurs de la foule. Il est à ce titre semblable à un tyran qui n’a d’autre objectif que de conserver la puissance (le pouvoir) contre la loi instituée par le peuple. Conclusion : pour Thrasymaque et Calliclès, la vertu, c’est la vie facile et l’intempérance; elle naît de la satisfaction des passions du plus fort. 

La réplique du Socrate de Platon  

Socrate s’oppose à l’approche des sophistes en tentant d’arracher la justice aux intérêts particuliers et en l’instituant en absolu. Selon lui, il importe d’en défendre l’existence contre tous ceux qui, comme Thrasymaque et Calliclès, affirment que «personne n’est juste volontairement». Les sophistes donnent du plaisir au corps et aux instincts, alors que l’enseignement de la justice est comme la médecine qui préserve la santé du corps sans rechercher l’intérêt personnel. Cette distinction entre profiter et soigner dans le  livre 1 de La République vise à montrer que l’homme juste ne profite jamais et qu’il vaut mieux une vie réglée et ordonnée que la démesure et l’intempérance. 

La justice n’est donc pas une illusion. Elle exige l’éducation des citoyens et le bon gouvernement de la cité. Idéal de la communauté politique, elle doit être une vertu morale en chaque individu. Ainsi, contre tous ceux qui soutiennent que «nul n’est juste volontairement», que la justice comme vertu n’existe pas, qu’elle n’est qu’une question d’apparence et de bonne réputation, ce que suggère Glaucon dans le livre 2 de La République, Platon montre par la voie de Socrate que c’est le rôle de l’éducation d’élever chacun à la sagesse, au courage et à la tempérance. 

Certes, l’homme a tendance à vouloir s’attribuer plus que les autres au mépris de tout. Si, comme Gygès (livre 2 de La République), nous trouvions un anneau nous rendant invisibles, nous commettrions peut-être les pires injustices. Mais le problème de Gygès, c’est qu’il était privé d’éducation et qu’il vivait hors de la cité. Or, l’enjeu de la politique, c’est précisément de rendre les citoyens meilleurs, et ce, contre leurs penchants égoïstes. 

C’est pourquoi, dans La République, Platon établit un parallèle entre la justice dans l’âme (du fait que l’homme possède la raison) et la justice politique dans la cité. La justice est belle en nous comme elle est bonne et souhaitable dans la cité ; elle est ce qui maintient chaque chose à sa place dans un ordre gouverné par l’idée de Bien. Ce qui conduit Platon à une description de la cité idéale. Celle-ci est composée de trois classes : 

1- les philosophes (la race d’or réputée pour ses qualités intellectuelles) dirigent la cité; 

2- les guerriers ou soldats (la race d’argent réputée pour ses qualités physiques) défendent la cité; 

3- les artisans et les commerçants (race de fer, d’airain ou de bronze) procurent le bien-être matériel aux membres de la cité. 

Cette tripartition des fonctions sociales correspond également à une tripartition de l’âme de l’homme. Or, étant donné qu’il y a dans l’âme trois sortes de fonctions (1- la partie raisonnable : noûs; 2- une partie impétueuse qui peut résister au désir lui-même, soit le cœur ou la colère : thumos; 3- la partie aveugle, sauvage et irréfléchie, appelée aussi «désir» : epitumia), il y a forcément, selon Platon, trois sortes de principes d’action en l’homme (1- la connaissance : amie de la sagesse; 2- l’ardeur : amie de la gloire; 3- et les désirs : amis du gain).

Quant aux désirs eux-mêmes, Platon en énumère trois sortes : 1- les désirs nécessaires et légitimes (manger et boire); 2- les désirs non nécessaires et superflus (l’argent); 3- les désirs déréglés (bestiaux et maléfiques).

Moral du dialogue entre Socrate et les sophistes sur la justice

Se conformer aux lois ne suffit pas à être juste. Comme le souligne Socrate, il faut aussi ne pas commettre la moindre injustice; donc, en quelque sorte, agir par devoir, comme dit Emmanuel Kant dans les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785), c’est mettre en pratique l’idée de droiture propre à la justice.

J’ai rédigé cette chronique en pensant aux récents déboires de Donald Trump et à toutes celles et tous ceux qui continuent de le soutenir ou qui s’en revendiquent. À Trump, ainsi qu’à tous ses clones, aux États-Unis, au Canada, en Europe et ailleurs dans le monde, il faut répondre que la justice n’est pas la loi du plus fort.