le Vendredi 17 mai 2024
le Jeudi 23 février 2023 9:00 Edmonton

La différence dans la ressemblance

Étienne Haché est philosophe et enseignant de Culture générale au lycée La Providence en France.
La différence dans la ressemblance
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La critique, j’en fais même ma devise comme chroniqueur au journal Le Franco. S’exercer à l’esprit critique, c’est appliquer son jugement à la recherche de la vérité. C’est marquer sa différence, voire son désaccord et son opposition féroce à tout ce qui contribue d’une façon ou d’une autre à humilier l’être humain et à porter atteinte à sa dignité.

S’exercer à l’esprit critique, c’est appliquer son jugement à la recherche de la vérité.

Dans le même temps, c’est reconnaître une limite à notre capacité d’appréhender le monde et de maîtriser le cours des événements et, par conséquent, admettre le besoin des lumières d’autrui pour s’orienter.

D’origine à vrai dire très ancienne, puisqu’on trouve ses racines aussi loin que dans l’héroïsme grec, chez les sophistes et dans le combat des premiers chrétiens pour leur humanité, ce droit à la différence, à la singularité, que Rousseau désigne comme une marque d’authenticité (l’amour de soi par opposition à l’amour propre), ne peut donc se concevoir sans la ressemblance.

C’est de cela dont je voudrais parler dans cette chronique que je dédie chaleureusement à toutes celles et à tous ceux, d’ici ou d’ailleurs, qui célèbrent le Mois de l’histoire des Noirs.

L’héritage de l’humanisme

L’idée qu’il est possible de préserver et de valoriser la valeur et la dignité de chaque être humain tout en reconnaissant des similitudes et des points communs constitue la devise de l’humanisme moderne depuis la fin du Moyen Âge et l’entrée dans la Renaissance. Outre Roger Bacon, Érasme, Pic de la Mirandole notamment, on trouve chez Montaigne (Essais, 1580) et chez Descartes (Discours de la méthode, 1637) une observation de bon sens assez simple : rien ne sert de vouloir imiter autrui puisque nous sommes tous différents, c’est-à-dire déjà semblables. Le fait d’avoir en commun la raison et la capacité de penser par soi-même rend suffisamment négligeable des traits secondaires tels que les modes de vie, l’origine culturelle, la manière d’appliquer son jugement.

Le fait d’avoir en commun la raison et la capacité de penser par soi-même rend suffisamment négligeable des traits secondaires tels que les modes de vie, l’origine culturelle, la manière d’appliquer son jugement.

Véritable ouverture sur le monde, cette pensée humaniste de la différence et de la ressemblance se propagera au siècle des Lumières. Le plus bel exemple de cette période est incontestablement Charles de Montesquieu. Ce dernier eût beau jeu, dans un registre satirique comme sa 30e Lettre persane (1721), de traquer l’ethnocentrisme des sociétés européennes, allant même jusqu’à considérer que la superstition (parisienne), qui voit dans la civilisation une révélation divine de supériorité par rapport aux autres peuples, n’est en réalité qu’une forme d’altérité ou de relativisme culturel.

L’héritage humaniste dont se réclameront également des intellectuels comme Voltaire, Diderot et surtout Condorcet, tous opposés à l’esclavage, va imprégner très fortement les Révolutions américaine et française. Il sera même la source de l’idéal contenu dans de nombreuses déclarations universelles des droits de l’homme, y compris celle entérinée à Paris le 10 décembre 1948 par l’Assemblée générale des Nations Unies.

La grande remise en cause

Quelques années plus tard, lors d’un discours mémorable prononcé dans le cadre d’une conférence organisée par l’UNESCO, ce sera au tour de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss (Race et histoire, 1952) de plaider en faveur du relativisme culturel et d’affirmer que le sentiment d’inégalité entre les cultures résulte d’une «illusion d’optique» consistant à juger certaines sociétés sur la base des valeurs ethnocentriques occidentales. Fallait-il y voir une remise en cause de l’humanisme?

Toujours est-il que dix-neuf ans plus tard, en 1971, alors qu’il est à nouveau invité par l’UNESCO pour l’inauguration de l’Année internationale de la lutte contre le racisme, Lévi-Strauss prononce cette fois une conférence intitulée «Race et culture» (reprise dans Le regard éloigné, 1983). À l’encontre de l’homogénéité culturelle et de la convergence des sociétés par l’idée de progrès, l’anthropologue plaide cette fois pour le droit des cultures à la différence.

Par-delà les polémiques et l’avalanche de critiques déclenchée par ces deux interventions de 1952 et de 1971, l’idée défendue par Lévi-Strauss est que la diversité culturelle devrait être préservée à tout prix. Si le progrès paraît impossible sans le développement des échanges et le croisement des cultures, en revanche la préservation d’un patrimoine culturel est impraticable dans une globalisation où les échanges économiques et le développement technique effacent les singularités.

Comme on peut s’en rendre compte avec le cas Lévi-Strauss, le relativisme culturel est une «boîte de Pandore que l’on peut ouvrir rationnellement», mais que «seuls les préjugés ethnocentriques permettent parfois de refermer». Le recours à la fiction devient alors «le seul moyen pour un penseur de sortir de cette impasse et d’assigner au moins symboliquement des limites à la dynamique relativiste» qu’il a lui-même amorcée.

Il n’en demeure pas moins vrai que l’humanisme a été remis en question par plusieurs événements majeurs du 20e siècle qui ont eu un impact décisif sur les sociétés et les cultures. Parmi ceux-ci, notons les deux Guerres mondiales qui ont laissé l’Occident sans les ressources intellectuelles et politiques pour se défendre pendant un demi-siècle. Songeons également à l’Holocauste et au stalinisme qui ont réduit des millions d’individus à l’inhumanité et à la barbarie. Et que dire de notre crise environnementale qui remet en question l’espoir d’un progrès humain et matériel? Sans compter ce que les sociologues ont appelé le postmodernisme qui, à deux pas du nihilisme, a voulu remettre en question les idéaux d’universalité et rationalité.

Tous ces événements – et bien d’autres dont nous sommes à jamais les témoins historiques: le génocide au Rwanda, l’exploitation du continent africain, la pauvreté de masse, les menaces pesant sur l’ordre mondial, la globalisation économique, technique et financière – ont largement montré les limites ainsi que les défauts de la pensée rationnelle dont se réclame l’humanisme.

Pour sortir de la confusion

Malgré tous ces avatars, l’humanisme continue de jouer un rôle important dans la réflexion sur les enjeux éthiques et sociaux contemporains en insistant sur la valeur et la dignité de l’être humain. J’ajouterais d’autre part que, loin de se réduire à la dimension techniciste, économique et instrumentale – laquelle, par ailleurs, ne mérite pas d’être critiquée aussi unilatéralement -, l’humanisme démocratique inclut une part d’autonomie, de liberté et d’indépendance que nous cherchons tous à préserver.

La tendance au rejet de l’humanisme à laquelle nous assistons aujourd’hui vient d’une confusion dommageable entre autonomie (subjectivité) et individualisme (individualité). Concevoir l’humanisme sous le seul angle de l’individualisme fait courir le risque, comme dans les analyses heideggériennes (Martin Heidegger) et néo-tocquevilliennes (Alexis de Tocqueville), de réduire tout le trajet des Modernes au culte de l’indépendance, de la liberté sans règle, voire à l’égoïsme, et ce, avec les pires risques que cela comporte; et, ce faisant, d’invoquer, au nom de prétendus sentiments humanistes, un retour au collectivisme et au droit naturel, sacré et inviolable; à ce que le sociologue Louis Dumont appelle l’idéologie holiste des sociétés traditionnelles (Essai sur l’individualisme, 1983).

Non seulement une telle analyse de la modernité remet en cause les droits de l’individu si chèrement conquis au prix de luttes et de conflits, mais elle oblitère une question cruciale : celle de l’autonomie et de la dépendance à la loi qui fonde l’idéal humaniste depuis la Renaissance et les Lumières et par rapport à laquelle, selon certains, l’individualisme se serait progressivement inscrit en concurrence, notamment avec un penseur comme Wilhelm Leibniz (La monadologie, 1721).

Telles sont en tout cas les deux figures de la modernité qui s’opposent: l’une – l’individualisme – qui refuse toute règle ou soumission à un ordre au nom du principe d’indépendance, l’autre – l’autonomie – qui, intégrant en elle le respect de la loi (contrat: Locke et Rousseau), admet le principe d’une limitation du moi dans la mesure où l’humain reste le fondement ultime du contrat. Deux figures distinctes de la modernité qui, amalgamées, ne peuvent que conduire, comme c’est le cas aujourd’hui, à une lecture unilatérale et globalement péjorative des valeurs humanistes qui ont fondé notre modernité occidentale.