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le Mardi 14 février 2023 13:00 Fédéral

Pas tous égaux devant le pâté chinois

«Steak, blé d’Inde, patates». Vous connaissez le refrain, et probablement la recette de ce classique culinaire canadien. Mais combien coûte la confection d’un pâté chinois? Francopresse a mené une petite enquête pour recueillir et analyser le prix des ingrédients dans chaque province et territoire du pays.
Pas tous égaux devant le pâté chinois
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Avec des informations des journalistes des journaux membres de Réseau.Presse

Si vous trouvez que votre facture d’épicerie atteint de nouveaux sommets depuis plusieurs mois, sachez que vous n’avez pas la berlue. Statistique Canada rapporte qu’en 2022 le prix des aliments a connu la plus forte augmentation depuis 1981, soit 9,8%. Et les experts prédisent que la tendance ne se renversera sans doute pas en 2023.

Pâté chinois. Crédit : Camille Langlade

Pâté chinois. Crédit : Camille Langlade

Armée de cette information, l’équipe de Francopresse a voulu savoir combien il en coûte pour acheter les aliments de base nécessaires à la préparation d’un pâté chinois de quatre portions.

Le pâté chinois est un plat traditionnel de la cuisine canadienne-française, mais il a pourtant des origines qui soulèvent encore des questions (et les passions).

Serait-il né des travailleurs chinois qui ont construit le chemin de fer canadien, d’un pâté semblable à l’échine de porc ou encore du China Pie servi dans la ville de South China dans le Maine où avaient émigré de nombreux Canadiens français?

Les théories sont légion et n’enlèvent rien à la popularité de ce plat qui fait partie des traditions culinaires de plusieurs générations du Canada français.

Pour déterminer avec objectivité le coût d’un pâté chinois maison, l’équipe de Francopresse a choisi de mener son exercice à partir de la recette qui se trouve dans La Nouvelle Encyclopédie de la cuisine de Jehane Benoît, édition de 1978. Cette recette a servi à dresser la liste des ingrédients retenus pour effectuer les comparaisons de prix.

Tabler sur le meilleur rapport quantité-prix

Tous les calculs sont effectués sur la base d’un pâté chinois pour quatre personnes. Dans une volonté d’obtenir le meilleur rapport quantité-prix, nous avons opté pour des aliments dans des emballages de taille standard plutôt qu’à l’unité.

Selon cette logique, nous avons choisi le sac de pommes de terre de 5lb (qui s’est trouvé à être le plus souvent de type Russet) et le sac d’ognons* de 2 ou 3lb, afin de profiter des coûts à l’unité les plus avantageux.

Carte des prix moyens. Montage Francopresse

Carte des prix moyens. Montage Francopresse

Nous avons aussi ciblé le bœuf haché mi-maigre en raison de son prix généralement inférieur. Cependant, selon l’offre en magasin, nous avons dû parfois nous replier sur le bœuf haché maigre, dont le prix est légèrement plus élevé.

Enfin, à notre panier d’épicerie s’ajoutent du maïs en crème de marque Géant vert, Delmonte ou maison, selon ce qui était le moins cher, et du ketchup de marque French’s ou Heinz (750ml ou 1L ; nous nous en sommes tenus à ces deux marques par souci d’uniformité).

Une semaine test

L’analyse du prix de ces produits a eu lieu entre le jeudi 12 janvier et le mercredi 18 janvier 2023, dans 20 commerces appartenant à 8 enseignes dans les 10 provinces et les 3 territoires, l’objectif étant de pouvoir comparer le coût de confection d’un pâté chinois dans toutes les régions du Canada.

Les données ont été recueillies à partir du site Web de ces commerces ou directement en magasin. Pour chaque région, les prix ont été relevés dans au moins deux enseignes différentes, sauf aux Territoires du Nord-Ouest, où il a été possible d’obtenir des prix dans seulement une seule épicerie.

Chaque fois, nous avons choisi les produits les moins chers dans leur catégorie, en tenant compte des options offertes en magasin et des soldes du moment.

À noter que pendant cette semaine test, les Compagnies Loblaw avaient gelé le prix des produits de la marque Sans Nom. Gel qui a pris fin le 31 janvier 2023.

À qui revient la facture la moins salée?

Résultats des courses: le Québec ressort comme la province la moins chère, avec un prix moyen de 19,09$ pour notre pâté chinois, suivi d’assez près par Terre-Neuve-et-Labrador (20,26$), le Nouveau-Brunswick (20,69$) et l’Ontario (20,84$).

«Il y a quand même une richesse agricole au Québec. On produit de tout. […] Dans le centre du Canada, il y a de l’abondance, il y a du choix, donc je ne suis pas tellement surpris», commente Sylvain Charlebois, directeur scientifique du Laboratoire de sciences analytiques en agroalimentaire à l’Université Dalhousie, en Nouvelle-Écosse.

La différence entre les régions pour la facture la moins élevée se joue notamment sur le prix des ognons. Une mention spéciale revient néanmoins à l’Île-du-Prince-Édouard, où il est possible de trouver un sac de pommes de terre de 10lb pour la modique somme de… 3,96$, par rapport à une moyenne de 5,76$ dans l’ensemble du pays.

De manière générale, il y a une démarcation entre l’Ouest et l’Est du Canada. «La majorité de ces produits-là ne sont pas importés […] Les distances font en sorte que certains marchés sont pénalisés et doivent payer plus cher», observe Sylvain Charlebois.

Quand nos aliments ont voyagé plus que nous

«On a vraiment une concentration dans l’industrie dans le secteur des épiceries, et on sait qu’il y a souvent des enjeux de redondance de voyage des aliments», note Sarah Berger Richardson, professeure adjointe à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa.

Elle explique qu’il va y «avoir des centres de distribution, et ensuite des aliments envoyés et renvoyés à des épiceries. Plus on est dans des endroits en périphérie, plus on va parfois avoir des prix plus élevés.»

La distance et le transport peuvent en effet peser dans la balance, «surtout quand l’essence est plus chère», renchérit Sylvain Charlebois.

Pourtant, il serait logique de croire qu’en Alberta, où se concentre une grande partie des élevages bovins au pays, le bœuf serait moins cher. Or, il n’en est rien. «Ce n’est pas parce qu’on a un produit local que c’est cela qu’on mange», clarifie Sarah Berger Richardson.

L’experte prend l’exemple de la viande et des fermes d’élevage. «Il y a très peu d’abattoirs […] pour l’abattage et la transformation. Ce qui arrive, c’est que les animaux vont faire des longues distances pour se retrouver dans un abattoir dans une autre province.»

«L’abattoir va mélanger beaucoup de choses ensemble. Donc la viande hachée, on ne sait plus si c’est de la viande qui vient de vaches du Manitoba ou du Québec ou d’ailleurs», poursuit-elle. Cette viande est ensuite envoyée dans un centre de distribution, avant d’arriver à l’épicerie.

Sarah Berger Richardson soulève la question du rôle que peut jouer la concentration dans l’industrie sur l’écart des prix. «On a vraiment une absence de concurrence pour les semences, pour les engrais, pour l’abattage, pour le secteur de l’épicerie. Dans tous ces secteurs, on parle de trois, quatre acteurs.»

Et la professeure de conclure: «Ce n’est pas surprenant qu’on se retrouve avec des prix qui augmentent, en plus avec les pressions objectives comme la réalité actuelle: COVID, climat, guerre en Ukraine, etc.»

Le cas unique du Nunavut

À l’extrémité la moins avantageuse de l’échelle des prix du pâté chinois se trouve le Nunavut, où ce plat coûte en moyenne 37,98$ à préparer. «C’est un écosystème qui est très vulnérable, qui est très loin des centres», précise Sylvain Charlebois.

Pour les produits non périssables, les résidents du territoire ont aussi recours à d’autres moyens afin de s’approvisionner à moindres coûts, notamment via la plateforme Amazon. Ils ont également la possibilité de se les faire livrer par transport maritime grâce au service sealifts.

*Ognon: Épellation conforme à l’orthographe rectifiée que Francopresse applique.