le Samedi 18 mai 2024
le Lundi 15 avril 2024 18:23 Francophonie

Femmes immigrantes francophones : un appel à l’action communautaire

(IJL - RÉSEAU.PRESSE - LEFRANCO) - En Alberta, les femmes immigrantes francophones font face à des obstacles pour accéder aux services essentiels. Ce blocage met en lumière des lacunes dans la politique d’intégration de l’Alberta. Pour surmonter ces défis, certains organismes communautaires francophones militent pour une meilleure prise en compte des besoins particuliers des nouvelles arrivantes francophones.
Femmes immigrantes francophones : un appel à l’action communautaire
00:00 00:00

Pelagie Nianzabé, infirmière originaire de la Côte d’Ivoire, aspire à une vie meilleure à Edmonton. Photo : Arouna Sissoko 

Déménager dans un nouveau pays est un défi en soi, mais «il y a des défis particuliers quand on est une femme», souligne Pelagie Nianzabé. En 2022, cette infirmière ivoirienne et sa famille ont été piquées par le virus de l’immigration et posent leurs valises à Edmonton. «Nous sommes arrivés ici avec des rêves et des espoirs», confie-t-elle.

Deux mois après leur arrivée dans la capitale albertaine, leur fille est victime d’une crise d’asthme. Se dessine alors une première embûche à laquelle «elle ne s’attendait pas», se rappelle la native d’Abodo, l’une des dix communes qui forment le district d’Abidjan, la capitale de la Côte d’Ivoire. 

En effet, lorsqu’elle accompagne sa fille à l’hôpital, cette francophone éprouve rapidement des difficultés pour se faire comprendre dans la langue anglaise qu’elle ne maitrise pas. «C’était un challenge de communiquer avec les médecins. J’avais peur d’oublier des détails.» Heureusement, aux urgences, dit-elle, «il y avait un robot traducteur. Et j’ai pu expliquer toute la maladie depuis la genèse». 

Mariama Gueye, directrice générale de la Coalition des femmes de l’Alberta, appelle à l’action communautaire. Photo : Arouna Sissoko

Communiquer : le mot d’ordre des nouvelles arrivantes

«La langue est la clé qui ouvre toutes les portes. Mais, pour nous, elle peut parfois sembler inaccessible», souligne la mère de famille. Motivée, elle suit néanmoins des cours d’anglais afin de pouvoir un jour passer outre la barrière linguistique qui se dresse devant elle en tant que nouvelle arrivante. 

Sans cette maîtrise de l’anglais, «elles ont souvent du mal à communiquer avec les prestataires de services et à accéder aux informations importantes», explique Mariama Gueye, la directrice générale de la Coalition des femmes de l’Alberta, un organisme sans but lucratif qui milite pour la cause des femmes et des jeunes filles francophones.  

«Cette barrière linguistique combinée à la méconnaissance des systèmes, notamment celui de la santé, précise la Sénégalaise d’origine, rend difficile l’accès aux soins pour les immigrantes francophones.» Raison pour laquelle, ajoute Mariama Gueye, «ces femmes restent cloîtrées sur elle-même et n’osent même pas faire les démarches pour chercher de l’aide».

Pour de nombreuses immigrantes francophones de la province, les différences culturelles exacerbent parfois le sentiment de décalage. «Nous venons toutes d’un autre milieu où les normes sociales sont différentes», explique Maguy Dorcas Nzumba Muteba, elle aussi récemment arrivée sur le territoire. 

«S’adapter à une nouvelle culture peut être déroutante», ajoute cette Congolaise d’origine qui est aussi la fondatrice et présidente d’Action Plus/ONGD, un organisme qui accompagne les nouvelles arrivantes et leurs familles. 

Cette dissonance culturelle se reflète souvent dans l’accès aux services. «Quand elles ont des problèmes de santé mentale, c’est une honte dans leur culture», explique Mariama Gueye. «Elles n’en parlent pas», ajoute-t-elle. Et «même si elles en parlent, ces femmes ne trouveront pas forcément un spécialiste francophone de confiance qui pourrait les aider à sortir de cette situation». 

Plusieurs personnes étaient réunies pour parler des obstacles à l’accès aux services par les femmes immigrantes francophones. Photo : Arouna Sissoko

Appel à l’action communautaire

En 2023, ce sont 1 250 nouvelles «clientes» francophones sur les 2 300 personnes qui ont été accueillies à Edmonton par Francophonie albertaine plurielle (FRAP), un organisme considéré comme la porte d’entrée des nouveaux arrivants francophones. 

«On est vraiment impressionné par ces chiffres», souligne Vincent Tatto Mfassu, coordonnateur des services d’établissement au sein de l’organisme. Si ces chiffres l’interpellent, il fait aussi un état des lieux réaliste, «on ne peut pas dire que les services spécialisés sont suffisants» pour cette population.  

En conséquence, certaines actrices de la communauté francophone albertaine ont appelé à une action concertée lors de la table ronde Dialogue sur les obstacles d’accessibilité aux différents services pour les femmes immigrantes francophones, qui s’est déroulée le 16 mars 2024, au Campus Saint-Jean, à l’initiative de l’Alliance Jeunesse-Famille de l’Alberta Society (AJFAS). 

«Il faut une meilleure collaboration entre les organismes francophones», a martelé Mariama Gueye. Dans la foulée, la directrice générale de la Coalition des femmes de l’Alberta a annoncé la nécessité de mettre en place un refuge dédié aux femmes francophones. «Il n’y a pas de maisons d’hébergement dédiées aux femmes francophones», précise-t-elle. Effectivement, «sur la cinquantaine qui existe en Alberta, aucune n’offre de services en français [uniquement]. Si on a de la chance de trouver une employée qui parle français, c’est déjà bien!» Un projet sur lequel l’organisme se penche très sérieusement.  

Mais l’appel à l’action ne se limite pas à la communauté francophone, estime Vincent Tatto Mfassu. «Il faut aussi une implication des autorités pour faire face à ce flux» migratoire. Selon le coordonnateur, il faut plus de ressources pour appuyer les services offerts à ces populations. «Cela va contribuer à leur épanouissement et leur rêve canadien sera une réalité», conclut-il. 

Maguy Dorcas Nzumba Muteba, présidente d’Action Plus/ONGD. Photo : Arouna Sissoko

Aspirations et espoir

Malgré les défis, les femmes immigrantes francophones portent en elles une détermination inébranlable. «Nous sommes ici pour bâtir une vie meilleure pour nous-mêmes et nos familles», déclare Pelagie Nianzabé, les yeux brillants d’espoir. 

«Je n’ai pas encore eu le lait et le miel, mais j’ai de l’espoir», ajoute-t-elle en espérant que son diplôme dans le domaine de la santé soit vite reconnu afin d’intégrer le corps médical albertain. C’est là encore un des nombreux défis qui lui reste à surmonter alors qu’elle entame une formation de deux ans pour cette validation.  

GlossaireDissonance : Contradiction affectant les sentiments