Il y avait, dans les salles de l’école Denis-et-Claudette-Tardif, bien plus que des discussions. Une urgence, une lucidité… et une énergie contagieuse émanaient des échanges. Le Sommet de la transmission linguistique, culturelle et identitaire, orchestré par la FPFA sous le thème transmission linguistique, culturelle et identitaire en Alberta, a rassemblé une francophonie plurielle, consciente de ses fragilités, mais résolument tournée vers l’action.
« On ne transmet pas seulement une langue, on transmet des humains », affirme vigoureusement Mireille Péloquin, directrice générale de la Fédération. Une phrase qui a traversé les ateliers comme un fil conducteur. « On veut outiller les gens, leur donner des arguments, pour qu’ils deviennent eux-mêmes des vecteurs de transmission », explique la directrice.
De la survivance à l’affirmation
Pour comprendre les enjeux actuels, il faut remonter aux racines. Directeur général de la Société historique francophone de l’Alberta, Denis Perreaux rappelle que la présence francophone dans l’Ouest tire ses racines de la traite des fourrures, propulsée par l’audace des voyageurs et des explorateurs canadiens-français, dès la première moitié du XVIIIe siècle.
Cependant, cette présence n’a jamais été acquise .
On est passé d’une position de force à une minorité fragile. La résilience a d’abord été politique, parfois même musclée, avant de devenir une survivance culturelle, centrée sur la paroisse et la communauté
Aujourd’hui, une nouvelle étape s’impose : celle d’une francophonie assumée, diversifiée et inclusive, transmise à travers les générations par les aînés, des passeurs de mémoire irremplaçables. « Ils incarnent l’histoire. Ce ne sont pas seulement des témoins, ce sont des passeurs culturels », rappelle Denis Perreaux. Leurs récits, parfois modestes, souvent bouleversants, permettent de rendre l’histoire tangible et humaine.
L’école, cœur battant de la francophonie
Un constat s’impose sans détour : sans école francophone, il n’y a pas de transmission durable.
« C’est le point d’ancrage », insiste Nathalie Lachance, présidente de l’ACFA, l’association canadienne française de l’Alberta. « De la petite enfance au postsecondaire, c’est là que se construisent les fondations. », insiste-t-elle.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 40 ans, l’Alberta est passée de quelques centaines d’élèves dans des programmes embryonnaires à près de 10 000 élèves dans son système scolaire francophone. Une progression spectaculaire, fruit de luttes locales parfois déchirantes.
« Des familles s’opposaient autour de la table pour ou contre l’école francophone. Mais on a tenu bon », rappelle l’historien Denis Perreaux. Aujourd’hui, ces écoles sont bien plus que des lieux d’apprentissage : ce sont des carrefours culturels, où se rencontrent des élèves de toutes origines.
Mme Nathalie Lachance, présidente de l’ACFA, au Sommet sur la transmission linguistique, culturelle et identitaire : « Sans école francophone, pas de transmission durable.»
Briser les mythes, bâtir la confiance
Parmi les freins identifiés : des idées persistantes.
« Certains parents pensent encore que leurs enfants seront désavantagés en anglais s’ils vont à l’école francophone. C’est faux », martèle Marcia Mailloux, parent francophone, membre du conseil d’administration de la Fédération. Les enfants sont bien formés pour pouvoir travailler soit en français soit en anglais dans leur environnement de travail. Le cours English 30 est le même en contexte francophone qu’en milieu anglophone ou en immersion.
Le véritable enjeu est ailleurs : l’identité. Le français englobe une identité culturelle, des traditions familiales, une communauté.
Un enfant en immersion apprend une langue. Un enfant en école francophone construit une identité
Autre enjeu majeur : le rapport à la langue.
« On parle toujours d’insécurité. Mais si on parlait plutôt de sécurité linguistique ? Une langue évolue, elle vit, elle change. Et c’est ça qui fait sa richesse. » lâche Yao, artiste franco-ontarien, invité au sommet.
Pour lui, la francophonie est une clé universelle.
Le français m’a permis de voyager, de rencontrer, de me découvrir. C’est une porte sur le monde.
Un témoignage qui résonne particulièrement chez les jeunes, souvent tiraillés entre intégration et appartenance.
Une francophonie en pleine mutation
Avec plus du tiers des francophones nés à l’étranger, la réalité albertaine change rapidement. Une richesse… mais aussi un défi. Avant, le bouche-à-oreille suffisait pour intégrer. Aujourd’hui, il faut structurer, communiquer, rendre visible », souligne Denis Perreaux.
L’intégration devient un processus à double sens. La communauté d’accueil doit s’ouvrir autant que les nouveaux arrivants doivent s’approprier leur nouvel environnement pour réussir le passage du statut « d’invité à celui de copropriétaire », insiste Nathalie Lachance. Il faut se mobiliser pour durer.
Avec plus de 260 000 Albertains capables de s’exprimer en français, la vitalité de la langue est une réalité tangible. Si le noyau dur de la communauté représente environ 2 % de la population, l’influence du français s’étend bien au-delà, touchant près de 6 % des résidents de la province. Mais elle repose sur un équilibre fragile. Dans les corridors de l’école, une évidence s’impose : la francophonie albertaine n’a plus un seul visage. « Nos accents sont notre force […] Il n’existe pas un accent franco-albertain, mais une mosaïque d’identités. » lance gaiement Nathalie Lachance. Et c’est peut-être là, justement, que réside son avenir.
À Sherwood Park, le message est clair : la francophonie albertaine ne survivra pas par inertie. Elle devra se raconter, se réinventer et surtout se partager.
Car ici, plus qu’ailleurs, parler français est un choix. Et aujourd’hui, ce choix devient un acte collectif.
Groupe de participantes à l’atelier « Le Spa littéraire », animé par Yao.
Lexique:
Insécurité linguistique : Sentiment de malaise ou de peur de s’exprimer dans une langue (ici le français) par crainte de commettre des erreurs ou de ne pas être jugé « assez bon ».
Intégration : Processus par lequel de nouveaux arrivants (immigrants) s’insèrent dans la société d’accueil tout en conservant une partie de leur identité, et par lequel la société d’accueil s’adapte à leur présence.
Mutation : Changement profond et souvent irréversible dans la structure d’un organisme, d’une société ou d’un écosystème.
Mythe : Récit ou croyance collective qui donne un sens à l’histoire d’un peuple, mais qui peut aussi masquer une réalité plus complexe.
Résilience : Capacité d’un individu, d’une communauté ou d’un écosystème à surmonter un choc ou une catastrophe et à se reconstruire, parfois de manière différente. Concept historique désignant la lutte des minorités pour maintenir leur langue et leur culture malgré les pressions extérieures (souvent associé à une posture défensive).
Vitalité : Capacité d’une communauté linguistique à agir comme un groupe vivant et dynamique au sein de son environnement.