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le Jeudi 20 juillet 2023 11:14 Histoire

Les murales de Legal, un passage de témoin de l’histoire francophone albertaine

La lutte acharnée d’Alexandre Lavoie et de sa famille a permis à tous les Canadiens d’avoir accès à des formulaires fédéraux dans les deux langues officielles. Photo : Arnaud Barbet
La lutte acharnée d’Alexandre Lavoie et de sa famille a permis à tous les Canadiens d’avoir accès à des formulaires fédéraux dans les deux langues officielles. Photo : Arnaud Barbet
(IJL - RÉSEAU.PRESSE - LE FRANCO) - Beau temps, mauvais temps, les murales de la ville de Legal méritent assurément le détour pour les visiteurs qui passent à proximité de ce charmant bout de pays et souhaitent se laisser emporter par une promenade captivante. Dispersées autour de la 50e avenue, les œuvres retracent les origines des familles francophones pionnières de la région et l’héritage qu'elles ont laissé à la francophonie albertaine.
Les murales de Legal, un passage de témoin de l’histoire francophone albertaine
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Ernest Chauvet (gauche) en compagnie de notre journaliste Gabrielle Audet-Michaud. Photo : Arnaud Barbet

Par une journée chaude et ensoleillée, Ernest Chauvet, coordonnateur de la Société Touristique Centralta, a bien voulu se joindre à l’équipe du Franco pour une visite guidée des murales qui ornent sa ville. L’ancien président de l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA) l’admet, il est bien fier de ce projet qu’il a lui-même mis en œuvre au début des années 2000. D’ailleurs, il ne manque jamais l’occasion d’interrompre ses promenades en ville lorsqu’il repère des curieux qui cherchent à en connaître davantage sur ces fresques. 

«L’idée de départ, c’est qu’on voulait freiner l’assimilation des francophones qui devenait de plus en plus présente dans la région. On voulait recréer un sentiment d’appartenance en se servant de l’histoire des familles fondatrices pour encourager les plus jeunes à continuer de parler français et à en être fiers», partage Ernest avec enthousiasme.

Il explique que le parcours qu’il a prévu s’amorce sur une voie perpendiculaire à la «main» (la rue principale). C’est là que se trouve la fresque familiale des Chauvet, le père et le grand-père d’Ernest ayant «grandement contribué» à l’essor de la ville. Le coordonnateur de la Société Touristique Centralta ne s’y attarde pas trop longtemps puisqu’«il y a tellement à voir». Mais pas d’inquiétude : l’ensemble des murales visitées se trouvent dans un périmètre assez rapproché, de sorte que les touristes peuvent facilement se déplacer à pied. 

Plus loin, Ernest prend un moment pour observer avec rigueur la murale qui représente l’histoire de l’ACFA et de ses partenaires. L’œuvre, qui a été réalisée par l’artiste interdisciplinaire Shoko César, en est une dont le symbolisme demeure marquant pour beaucoup de visiteurs. «Plusieurs touristes du Québec et des anglophones se surprennent souvent de voir à quel point la présence francophone en Alberta est grande. Cette murale est une bonne manière de leur faire découvrir à quel point le dynamisme de notre communauté est fort», explique Ernest.

L’œuvre captive d’abord l’attention avec ses bouquets de blé, une manière pour l’artiste de représenter l’Ouest canadien. Or, Ernest aime attirer l’œil des visiteurs vers le centre de la murale où le blé est disposé de manière à former la silhouette d’un œuf. «L’artiste s’est interrogé sur la meilleure façon de représenter la francophonie albertaine. L’idée d’un œuf semblait appropriée, car elle évoque à la fois la solidité et la fragilité en fonction de la pression exercée sur la coquille», note-t-il.

Cette représentation symbolique met en lumière la résilience de la communauté francophone en Alberta, ainsi que sa capacité à s’adapter et à prospérer malgré les défis.

Cette fresque fait également un petit clin d’œil aux différentes institutions qui font partie de l’histoire de l’ACFA et de la francophonie albertaine, comme le Campus Saint-Jean, La Cité francophone, la station de radio CHFA-FM ou encore La Survivance, défunte aïeule de votre journal Le Franco lui aussi présent. «L’idée et le message que lance cette murale, c’est qu’on a besoin de travailler tous ensemble, plutôt que chacun de notre côté. C’est très important que nos institutions francophones soient unies, c’est comme ça qu’elles deviennent plus fortes», témoigne le coordonnateur.

Plusieurs œuvres ont été peintes sur les façades de commerces de la ville, ainsi que sur des maisons ancestrales, ce qui ajoute une touche artistique au paysage urbain. Photo : Arnaud Barbet

L’idée de départ, c’est qu’on voulait freiner l’assimilation des francophones qui devenait de plus en plus présente dans la région. On voulait recréer un sentiment d’appartenance en se servant de l’histoire des familles fondatrices pour encourager les plus jeunes à continuer de parler français et à en être fiers.» Ernest Chauvet 

Entre 1891 et 1899, l’abbé Morin (coin droit) a facilité l’arrivée de 620 familles francophones qui étaient à la recherche de terres gratuites. Photo : Arnaud Barbet

Des francophones qui sortent des sentiers battus

À quelques coins de rue, une autre murale retrace, quant à elle, l’origine des francophones qui se sont installés dans la région de Legal entre 1891 et 1899. Durant cette période, l’abbé Morin a facilité l’arrivée de 620 familles originaires de diverses régions du Canada et d’Europe. «Une grande partie de l’immigration francophone dans l’Ouest a été coordonnée par l’Église catholique. D’ailleurs, le fondateur de la ville de Legal lui-même venait de France. Mon grand-père paternel aussi», explique Ernest Chauvet. 

Ces nouveaux arrivants francophones étaient principalement attirés par la possibilité d’obtenir des terres agricoles gratuites, une stratégie mise en place par le gouvernement canadien dans le but de favoriser le peuplement de l’Ouest et des prairies du pays. Les déplacements en train étaient le moyen de transport le plus fréquemment utilisé par ces nouveaux arrivants, comme le dépeint habilement la murale. 

Des subventions étaient même accordées aux familles franco-américaines qui voulaient s’établir en Alberta, une information qui a rapidement circulé jusqu’aux oreilles de certains fermiers québécois. Pour bénéficier de ces avantages financiers, plusieurs d’entre eux ont dû se déplacer jusqu’au Maine. «Les Québécois étaient les seuls francophones à ne pas avoir accès à une subvention, alors ils ont trouvé des moyens ingénieux de contourner les règles. Ils postulaient à partir des États-Unis», analyse le coordonnateur en riant. 

Le génocide Rwandais et les forces canadiennes sont représentés dans cette murale painte par Jacques Martel. Photo : Arnaud Barbet

Pour en découvrir davantage sur les murales de la ville de Legal et pour avoir accès à une promenade guidée lors de votre visite, découvrez le BaladoDécouverte qui a été enregistré sur le sujet.

La murale réalisée par l’artiste interdisciplinaire Shoko César est imprégnée d’un symbolisme évocateur.  Photo : Arnaud Barbet

Une lutte qui transcende les époques

Une murale située à proximité démontre bien les défis auxquels ont été confrontés ces fermiers francophones à leur arrivée dans leur province. Cette œuvre, comme plusieurs autres, a été réalisée sur la façade d’un commerce, ce qui ajoute une touche artistique et historique au paysage local.

Lors de leur installation dans la province, les fermiers francophones étaient souvent démunis et disposaient de peu de services dans leur langue, explique Ernest. La communauté de Legal a dû lutter longtemps pour obtenir des services éducatifs équivalents en français, par exemple. La murale de la «Cause Lavoie» aborde explicitement cette question d’accessibilité en faisant référence au jugement rendu en Cour d’appel qui a finalement exigé que les formulaires fédéraux soient disponibles dans les deux langues officielles du pays.

«En 1941, Alexandre Lavoie n’a pas rempli son recensement national puisque le document avait seulement été distribué en anglais en Alberta», relate Ernest. Le gouvernement fédéral cherchait alors à identifier les ressources militaires qui pourraient être mobilisées pour l’effort de guerre. «Ça a coûté une amende de 7700 $ à la famille Lavoie. Dans ce temps-là, avec cette somme, on achetait une maison. Ils se sont battus pour ne pas avoir à payer et ils ont eu gain de cause», ajoute-t-il. 

À l’époque, l’histoire de la famille Lavoie a fait le tour du Canada, des articles ont même été publiés sur le sujet dans le journal Le Devoir comme l’illustre avec habileté la murale. «Dans les provinces, c’est à ce moment que les efforts se sont intensifiés pour défendre encore plus les droits des francophones», note Ernest. 

La visite se conclut quelques instants plus tard, mais on ne peut s’empêcher de penser qu’elle aurait pu se prolonger pendant des heures. Les murales variées et nombreuses – Ernest en a recensé au moins 35 lors de son plus récent décompte – sont toutes uniques et captivantes. Le coordonnateur admet d’ailleurs avoir fait une sélection minutieuse pour nous donner un «avant-goût de tout ce qu’on peut découvrir ici». Chaque fresque, quant à elle, agit comme une fenêtre ouverte sur un passé pas si lointain qui mérite d’être exploré en profondeur.

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