le Lundi 11 Décembre 2023
le Samedi 18 septembre 2021 22:39 Opinions PR

L’image d’Erin O’Toole

L’image d’Erin O’Toole
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Ces pages sont les vôtres. Le Franco permet à ses lecteurs et lectrices de prendre la parole pour exprimer leurs opinions. Spécialiste de la politique canadienne et québécoise, Frédéric Boily est professeur titulaire au Campus Saint-Jean (Université de l’Alberta). Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages et de collectifs portant sur la droite, le conservatisme et le populisme. Il est aussi chercheur associé au Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux, les idéologies politiques et la radicalisation (CEFIR).

Source : Presse de l’Université Laval

Qui est Erin O’Toole? Cette question demeure encore sans réponse pour de nombreux Canadiens. Le chef conservateur n’a pas vraiment eu le temps de se faire connaître avant le déclenchement de la campagne électorale. C’est pourquoi les partis d’opposition tentent de fournir une réponse à cette question avant même qu’il n’y parvienne.

Une réponse facile est de simplement l’associer à Jason Kenney. Ainsi, lorsque les chefs du Parti conservateur et du Nouveau parti démocratique étaient de passage en Alberta, ils ont tout autant sinon plus critiqué Jason Kenney qu’Erin O’Toole. À Calgary, le premier ministre sortant s’en est pris au premier ministre albertain, par exemple en rappelant une déclaration controversée de Jason Kenney qui avait pointé les communautés asiatiques du sud de Calgary pour la propagation de la covid-19. À Edmonton, le chef néo-démocrate n’a pas épargné lui non plus le premier ministre albertain en lui reprochant de diminuer les salaires des infirmières. L’idée est que Jason Kenney devienne un boulet au pied d’Erin O’Toole.

Une tactique qui a parfois fonctionné, comme ce fut le cas lorsque les libéraux de Jean Chrétien associaient, lors de l’élection de 2000, le chef de l’Alliance canadienne Stockwell Day à Ralph Klein et à la privatisation du système de santé. Mais les succès du passé ne sont pas nécessairement destinés à se reproduire mécaniquement dans le présent. Cette façon de faire pourrait se révéler contre-productive, et ce pour deux raisons. 

D’une part, en insistant lourdement sur le lien entre Kenney et O’Toole, les opposants pourraient finir par oublier de défendre leur propre programme. Dépeindre négativement son adversaire ne doit pas faire oublier d’avancer des propositions positives afin de gagner la confiance des électeurs.

D’autre part, la stratégie fonctionne pour autant qu’il y ait une certaine vraisemblance dans le propos. À cet égard, le chef conservateur a su assez habilement en début de campagne se démarquer de son homologue albertain avec des politiques ciblées pour aider les personnes handicapées ou encore en proposant, comme il l’a fait en Colombie-Britannique, d’ajouter 1000 lits pour lutter contre les dépendances aux opioïdes.

Enfin, on pourrait aussi ajouter que la plateforme électorale conservatrice semble avoir été plutôt bien accueillie du moins du côté de l’Ontario et des quotidiens à droite. Sans être charismatique, le chef conservateur mène une campagne disciplinée avec suffisamment de promesses qui ne sont pas nécessairement spectaculaires, mais qui apparaissent suffisamment cohérentes pour susciter l’intérêt. De ce point de vue, il n’est pas sans ressembler à Stephen Harper, efficace et répondant plutôt franchement aux journalistes, mais moins idéologique et un peu plus aimable. Surtout, Erin O’Toole a pu éviter, du moins en début de campagne, la plupart des pièges dans lesquels tombait allègrement le précédent chef conservateur, Andrew Scheer.

Certes, le chef conservateur doit encore passer le test des débats des chefs et montrer son agilité linguistique en français. On se rappellera que la dernière campagne s’était en quelque sorte jouée à ce moment lorsque Andrew Scheer avait été incapable de contrecarrer l’idée qu’il était à la solde des conservateurs religieux. Et le plan vert des conservateurs pourrait être jugé insuffisant pour lutter contre les changements climatiques par une partie de l’électorat, précisément par les électeurs qu’il courtise en Ontario et au Québec.

C’est pourquoi, la partie est loin d’être gagnée pour les conservateurs, tout comme pour les libéraux. Ce qui semble pour le moment être une grande inconnue et qui complique la tâche des partis, c’est de savoir ce qui structure l’opinion de fond de l’électorat canadien. La gestion de la quatrième vague et le passeport vaccinal? Les questions environnementales? Ou alors celle concernant le logement abordable?

À moins que les électeurs canadiens ne soient préoccupés par des questions liées à l’économie et à l’inflation qui fait augmenter le coût de la vie. Les deux premières semaines de la campagne ne semblent pas avoir encore donné de réponse claire à cette question. Il se pourrait qu’il faille attendre la dernière semaine de campagne pour voir les électeurs se mettre à scruter avec attention les propositions des partis, ce qui pourrait donner des surprises le soir de l’élection.