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le Samedi 15 avril 2023 13:07 Opinions PR

Le déclin (relatif) du français (4e et dernière partie)

Le déclin (relatif) du français (4e et dernière partie)
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Nos pages sont les vôtres. Le Franco permet à ses lecteurs de prendre la parole pour exprimer leurs opinions. Dans son analyse des données du recensement de 2021, Robert McDonald est arrivé à une série de constats sur le déclin du français au Canada. Dans les trois volets précédents, il a démontré que le déclin du français au Canada est strictement relatif et presque entièrement attribuable à l’immigration. Ce déclin s’explique par un manque chronique d’immigrants francophones – particulièrement à l’extérieur du Québec – qui est artificiel et corrigeable. La lente minorisation du français au Canada est tout à fait renversable. C’est d’autant plus praticable que la vitalité de la langue française est systématiquement sous-évaluée dans les publications de Statistique Canada. Aux dires de Statistique Canada, la baisse du poids démographique du français s’est intensifiée de façon inquiétante entre 2016 et 2021. Il y aurait lieu, cependant, de se méfier des résultats du recensement de 2021; il a été réalisé en pleine pandémie (ce qui aurait affecté, entre autres, les mouvements de population) et entièrement en ligne – sans contact humain. Et il y a plus.

Des statistiques en question

J’en arrive à mon quatrième constat. L’ampleur du recul du français entre 2016 et 2021 paraît anormale et la pandémie de COVID-19 ne peut l’expliquer qu’en partie. Certains experts mettent en doute la consistance et la continuité des données linguistiques.

Le sociolinguiste Calvin Veltman, de l’Université du Québec à Montréal, souligne le remaniement en 2021 des questions portant sur les langues d’usage à la maison. Normalement, les attributs d’une population ne changent guère d’un recensement à l’autre, mais au Québec, M. Veltman note des changements brusques qui renversent les tendances bien établies. Il soutient que «la nouvelle formulation du questionnaire réprime la déclaration de langues secondes régulièrement parlées» à la maison.

Veltman, Calvin (2022) «En modifiant la question sur les langues d’usage, StatCan a compromis les résultats du recensement de 2021», The Conversation, 23 août 2022.

Cela pourrait-il expliquer aussi la baisse subite et alarmante (car non seulement relative, mais absolue) du français comme langue parlée à domicile en dehors du Québec?   

En mettant en vedette la première langue parlée à la maison, Statistique Canada cache l’importance du français comme langue seconde, aussi bien à la maison que dans la communauté. Notons que l’immigration fait monter l’utilisation des langues tierces au détriment du français et de l’anglais, du moins à court terme. Mais dans les pays à forte immigration (comme le Canada et les États-Unis), les langues officielles finissent tôt ou tard par l’emporter sur les langues immigrantes. Comme langue première ou seconde, le français est de loin la langue la plus parlée au Québec et arrive en deuxième place dans toutes les autres provinces. 

Statistique Canada fausse aussi le débat sur le bilinguisme en évitant soigneusement de distinguer les francisants (les apprenants du français langue seconde) des anglicisants (apprenants de l’anglais langue seconde). Même si l’agence collectionne les informations nécessaires depuis 1941, il est impossible à partir des données publiées de faire un bilan historique complet. On cache ainsi les gains importants du français. En faisant ma propre analyse, j’ai pu déterminer qu’en 1941, seulement 8,2% des locuteurs de français étaient de souche anglophone et allophone; en 2021, ce taux était de 28,4%. La force d’attraction du français se rapproche de celle de l’anglais (à 32,9%). 

L’acquisition du français par les non-francophones a compensé la baisse de natalité chez les francophones, mais elle n’arrive plus à compenser le déséquilibre en matière d’immigration!

En mettant en relief des indicateurs discutables, partiels ou tendancieux, Statistique Canada sème la panique et détourne l’attention du problème de base : le manque d’immigrants francophones. 

Deux impératifs à prendre en compte

Primo, les francophones du Québec et des autres provinces doivent agir de concert pour mettre fin au déséquilibre en matière d’immigration, notamment à l’extérieur du Québec où la capacité d’absorption est plus grande. La cible de 4,4% d’immigrants francophones hors Québec (que les autorités fédérales viennent tout juste d’atteindre) est risible. La Fédération des communautés francophones et acadienne revendique une « cible de réparation » progressive qui passerait de 12% en 2024 à 20% en 2036. Il va donc falloir multiplier les efforts de recrutement en Afrique, en Haïti et ailleurs dans le Sud – là où se trouvent la plupart des candidats potentiels – et leur assurer un accueil humain et chaleureux au Canada. Le nouveau budget fédéral apporte une lueur d’espoir : 123,2 millions de dollars sur cinq ans pour favoriser le recrutement et l’intégration d’immigrants francophones en milieu minoritaire.

Secundo, les francophones ont besoin de se concerter pour mieux profiter de leur pouvoir de marchandage énorme au sein de la Confédération. Il suffit de regarder une carte pour se rendre compte des réalités géopolitiques. La francophonie canadienne, concentrée au Québec et le long de ses frontières, constitue la pierre angulaire du pays. Le retrait du Québec ne laisserait que des croupions : un État québécois coupé du quart de la francophonie et un État canadien en deux morceaux séparés. On se retrouverait tôt ou tard avec trois entités politiques très affaiblies face au mastodonte* américain. Confrontés à une telle perspective, les Canadiens de toutes origines devront se plier en quatre pour éviter d’être dépecés en trois. 

Glossaire – *Mastodonte : Personne ou entité aux proportions gigantesque