CE QUI PEUT ENCORE NOUS ÉMOUVOIR DANS CE MONDE

Écrit par : Étienne Haché

26 mars 2021

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Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « polémique et philosophique ».

On entend souvent qu’il est difficile de savoir que croire. Ce qui est une façon de viser la science. Certains se demandent si celle-ci repose encore sur un idéal mis du côté du bien ou si, au contraire, elle n’est pas devenue un simple outil au service d’intérêts privés.

Complexe et réfléchie, la science reste importante dans nos vies. Elle contribue à orienter notre présent et à tracer des voies d’avenir. Certes, elle est parfois mal comprise — comme en cette période COVID —, voire sujette aux erreurs et aux égarements. Il faut dire que notre époque s’active tellement à nous bombarder d’une masse d’informations, par des sources si diverses et contradictoires, qu’il est difficile de faire la part des choses. Qui sont les experts ? Quelles sont les sources fiables ? Comment peser les arguments ? D’ailleurs, les scientifiques eux-mêmes doivent lutter pour se faire entendre face à une myriade d’opinions.

Avec le philosophe, le scientifique est l’un des seuls survivants de l’Ancien Monde encore passionné par ce qu’il fait. Il ne s’agit pas d’une boutade ou d’une plaisanterie. Notre questionnement sur la modernité, la technoscience et l’instrumentalité, plus que légitimes d’ailleurs, ne doivent pas se transformer en rejet systématique de la science. Les physiciens grecs et en partie inventeurs de la philosophie, ainsi qu’Aristote, fortement versé dans la physique et la biologie grâce à son père, le médecin Nicomaque, auraient sûrement agréé à la pensée de Descartes : « les hommes que les passions peuvent le plus émouvoir sont capables de goûter le plus de douceur en cette vie » (Traité des passions de l’âme, Art. 246, 1649).

Oui, parmi ces hommes passionnés de savoir et qui peuvent encore nous émouvoir, davantage que l’artiste, le poète et le politique, il faut inclure le scientifique. Au tribunal de l’humanité, ce dernier est régulièrement convoqué pour s’expliquer. Mais à chaque fois, le physicien, l’astrophysicien, le biologiste voire le mathématicien savent nous expliquer pourquoi leur science possède une place de choix sur l’autel de la culture. C’est que, à l’origine et dans ses fondements, la science est raison pure et non simple savoir-faire. Contrairement à la tekhnê, voire à une forme de praxis, l’épistémê ne conçoit pas le monde selon un clivage theôría/praxis mais comme un tout, à la manière d’une poièsis respectueuse de la phusis et en harmonie avec le cosmos.

S’il fallait dresser un inventaire de cette sorte de science universelle, unifiante, transcendante, capable de susciter en nous l’émerveillement et l’admiration, je remonterais volontiers aux thaumazein (l’étonnement) — qui marque le commencement de la pensée critique à travers les premiers physiciens grecs — et, au-delà, à son équivalent moderne, le doute cartésien, conséquence des prouesses de Copernic et de l’audace de Galilée ; ainsi qu’aux valeurs de beauté et d’harmonie dans la science physique newtonienne, ou encore à la prédiction des ondes gravitationnelles par Einstein en 1915, voire à la physique théorique de Steven Hawkins ; sans oublier, et non la moindre, la biologie dont les recherches sur l’évolution de l’espèce sont époustouflantes comme en témoignent les questions sur la nature, les origines et la complexité du vivant.

Cette science idéale est à mille lieues de la rhétorique actuelle sur l’individualisme et le matérialisme. Elle ne saurait pourtant esquiver un paradoxe. Tel que l’explique Jean Ladrière (Les enjeux de la rationalité. Le défi de la science et de la technologie aux cultures, 1977), si les sociétés humaines sont marquées par une forme d’historicité, l’historicité propre à la science moderne consiste en une mise à distance objective à l’égard du vécu. Ainsi, il semble que la défense de la liberté et de l’autonomie (l’humanisme) doit maintenant se faire simultanément sur deux plans : il faut non seulement combattre les contresens et les contre vérités sur la sécularisation et l’émancipation de l’individu-sujet, mais aussi revendiquer une place pour les valeurs dans un monde imprégné d’une objectivité scientifique et d’une volonté de maîtrise.

La fameuse sentence de Martin Heidegger, « la science ne pense pas » (Qu’appelle-t-on penser ?, 1959), suggère que ce n’est qu’après coup que cette dernière mesure la portée de ses découvertes. Malgré ce degré de différenciation propre aux sciences fondamentales, Heidegger admet toutefois une similitude profonde avec la philosophie : la pensée méditante. Celle-ci ne réside pas dans une « logistique » (technique) qui arraisonne la nature, ravage les sols, à la recherche de minerais et de pétrole, et confond le progrès et l’innovation, nouveau fer de lance de l’économie. Phénomène de barbarie intellectuelle analysé par Günther Anders dans L’obsolescence de l’homme (1956), la pensée calculante, que Jacques Ellul traduit par « morale de la situation » (Le système technicien, 1977), est en réalité devenue l’ennemi de l’éthique dans la science. Mais nous ne sommes pas en reste. Loin d’une obsolescence programmée de l’humain, nous voici maintenant entrés dans l’ère de la commercialisation de l’homme augmenté grâce à l’Intelligence artificielle…

Il existe d’autres façons de se rapporter au monde qu’à travers la technoscience et à son modèle instrumental basé sur le quantifiable et le mesurable. Certes, notre science moderne, qui se veut objective et se considère comme une théorie pure, s’est construite sur la conception grecque du savoir comme discours cohérent. Elle semble pourtant avoir fait fi de l’idée que la connaissance du monde doit parallèlement conduire tout homme à rechercher la meilleure manière de vivre (cf. Dominique Janicaud, La puissance du rationnel, 1985). Or, ce qu’Aristote appelle la vie bonne (eudeimonia), est une vie à laquelle on peut conférer un sens (vertus éthiques : justice, amitié/vertus dianoéthiques : raison, sagesse, prudence). Réfléchir sur la meilleure manière de vivre, ce n’est plus seulement considérer des faits, c’est-à-dire ce qui est, mais définir ce qui doit être et qu’on appelle des valeurs. Comme l’explique Max Weber (Le savant et le politique, 1917), la valeur n’est pas un fait, mais une exigence morale et politique.

Ce n’est qu’en accédant à la « maîtrise de la maîtrise » (Edgard Morin) qu’il sera possible d’éviter une troisième forme d’aliénation, après la « rupture avec la tradition » et le « désenchantement du monde » qui nous ont conduits à l’errance depuis le 20e siècle. Nous pourrons ainsi renouveler notre foi dans les grands idéaux de beauté et d’harmonie qui habitent la science depuis ses origines.

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