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le Mercredi 3 janvier 2024 19:25 Politique

Le discours du gouvernement sur l’immigration fait-il peau neuve?

L’ancien ministre de l’Immigration, Sean Fraser et Marc Miller, qui lui a succédé en juillet 2023. Photo : Marianne Dépelteau - Francopresse
L’ancien ministre de l’Immigration, Sean Fraser et Marc Miller, qui lui a succédé en juillet 2023. Photo : Marianne Dépelteau - Francopresse
(FRANCOPRESSE) - Des «ajustements» dans le discours du gouvernement sur l’immigration attirent l’attention d’experts, qui analysent les sources, les limites et les potentiels dangers de ce changement de ton.
Le discours du gouvernement sur l’immigration fait-il peau neuve?
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Cheolki Yoon, professeur adjoint à l’École de communication sociale de l’Université Saint-Paul à Ottawa, parle d’un «virage des discours» depuis la fin de l’été 2023, après le remaniement ministériel.

C’est lors de cet évènement, le 26 juillet dernier, que Sean Fraser prononce ses derniers mots en tant que ministre d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) : «J’invite tout le monde à faire preuve de prudence lorsqu’il affirme que la solution à la crise du logement consiste à fermer les portes à l’immigration.»

Toutefois, à peine un mois plus tard et devenu ministre du Logement, Sean Fraser évoque l’idée de plafonner le nombre d’étudiants étrangers admis au pays.

En entrevue avec Francopresse, l’actuel ministre d’IRCC, Marc Miller, déclare que ce n’est qu’«une possibilité parmi d’autres» et que son ministère étudie «toutes les possibilités».

En novembre, Marc Miller annonce un plafond de 500 000 résidences permanentes octroyées dès 2026.

Un changement de ton

Selon Cheolki Yoon, toutes ces déclarations sous-entendent la présence d’un lien entre l’immigration et les capacités d’accueil.

Il rappelle que ces dernières années, le gouvernement parlait d’augmenter les seuils d’immigration à long terme et de mettre en place un programme de régularisation des personnes sans statut.

«Ces discours antérieurs ont cédé leur place aux discours de réticence, comme [la mention d’un] cap du nombre des étudiant.e.s internationaux, le plafonnement du seuil d’immigration et la mise en œuvre du programme de régularisation non garantie avant l’élection», déclare-t-il.

Pour lui, ces changements sont le résultat de critiques des partis d’opposition, de la chute de popularité du Parti libéral du Canada (PLC) dans les sondages et à un mécontentement répandu dans la population canadienne.

«L’articulation de la crise du logement aux entrées des étudiants internationaux est le premier symptôme, dit-il. Le deuxième se manifeste dans l’évocation de la capacité d’accueil, une notion absente des discours antérieurs à l’été 2023, poursuit-il.

«Ce sont de nouveaux éléments qui vont à l’encontre de l’image traditionnelle [du PLC] comme le champion de l’immigration et de la diversité.»

Un «discours inquiétant»

Dans un communiqué, le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (CTI) dénonce les nouvelles cibles en immigration annoncées en novembre et leur plafonnement.

«L’annonce présentée par le ministre Marc Miller repose en réalité sur un discours inquiétant : le maintien des cibles annoncées est justifié par la nécessité de tenir compte des capacités d’accueil au pays», peut-on lire dans le communiqué.

Pour le CTI, cette politique d’immigration fait des migrants des «boucs-émissaires» et donne raison à ceux qui rendent les immigrants responsables de maux comme la crise du logement.

«Cependant, c’est la spéculation immobilière, l’inflation et l’accroissement des inégalités qui sont les principales raisons des difficultés postpandémie des Canadiens de la classe moyenne ou peu aisée», soutient l’organisme.

Cheolki Yoon, qui est bénévole au CTI, met lui aussi en garde contre ce genre d’amalgame : «Ça peut renforcer les préjugés en pointant du doigt les immigrants comme source du problème.»

«Il y a des crises, des problèmes, mais ce discours donne [l’impression] que les immigrants en sont la cause, ce qui n’est pas vrai, surtout dans le cas des étudiants internationaux. En principe, ce serait raisonnable de financer davantage la construction de résidences universitaires pour bien répondre aux besoins, mais au lieu d’envisager ce type d’approche […] la réponse est d’ajuster l’immigration et les étudiants internationaux.»

Jusqu’où peuvent aller les libéraux?

Ce discours se retrouve aussi dans une partie de l’opinion publique.

Selon un récent sondage Léger, 53 % des répondants estiment que le Canada accueille trop d’immigrants. Pour la majorité d’entre eux (de 63 à 75 %), les immigrants contribuent à la crise du logement et exercent une pression sur les systèmes de santé et d’éducation.

Mais d’après Leyla Sall, professeur de sociologie à l’Université de Moncton, les ajustements du discours libéral vis-à-vis de l’immigration n’ont pas pour seul but de plaire à l’électorat. «Les partis politiques, quand ils arrivent au pouvoir, maintenant ils gouvernent plus ou moins par les sondages.»

Pour lui, ce sont plutôt les gouvernements provinciaux qui adoptent «un comportement assez électoraliste» : «On va là où les sondages nous dirigent en matière d’immigration.»

Dans le cas du PLC, «c’est la dimension économique qui l’emporte sur tout», observe-t-il.

«Tant qu’on était en croissance économique, le discours sur l’immigration était un discours très ouvert […] Maintenant, l’économie montre des signes de ralentissement et la crise du logement est vraiment présente dans nos communautés, ajoute le sociologue. De plus en plus, on assiste à ce qu’on pourrait appeler un rétropédalage.»

«Il n’y a pas que l’opinion publique», répète Leyla Sall. Même s’il souhaite s’y conformer, le gouvernement est limité par l’influence du milieu économique.

«En général, les groupes, acteurs et entrepreneurs économiques vont avoir un discours très ouvert à l’immigration, malgré la crise économique, car plusieurs [secteurs] ont besoin de main-d’œuvre», explique le professeur.

«Ce que le gouvernement libéral va peut-être faire, c’est essayer de jouer sur l’immigration temporaire», qui bénéficie à des domaines comme la construction et l’agriculture.

«Tenir son image»

Si Cheolki Yoon voit «un virage des politiques et des discours, en prévoyant l’élection et en réponse aux critiques répandues», il reconnait dans un courriel que «le gouvernement libéral essaie toujours de tenir son image».

En constatant «les accents mis sur la diversité et l’approche humanitaire», Leyla Sall remarque aussi que les libéraux «parlent de manière assez prudente».

«On parle de limite. On ne parle pas de carrément fermer les frontières. […] Ce n’est pas un vocabulaire agressif.»

Selon lui, la dimension électorale de la question migratoire contraint les partis dans leurs discours. En plus du soutien du patronat, le PLC compte sur des communautés culturelles qui sont, elles aussi, très favorables à l’immigration.

«Elles sont installées dans les banlieues de Toronto, Montréal, Vancouver, recense-t-il. C’est assez important. Les communautés chinoises, indiennes, musulmanes; beaucoup votent en fonction des politiques d’immigration. Et souvent, c’est le Parti libéral qui est vu comme étant le parti qui est le plus ouvert à l’immigration.»