le Mardi 21 mai 2024
le Lundi 30 janvier 2023 9:00 Provincial

S’exiler en Alberta pour cause de COVID-19

Couvre-feu, rassemblements privés interdits, amendes très salées… Des Québécois qui se disaient victimes de «l’intensité» des mesures sanitaires mises en place par le gouvernement caquiste de François Legault lors de la pandémie ont décidé de plier bagage pour s’installer en Alberta. Deux ans plus tard, la frustration et la méfiance envers les institutions politiques et médiatiques semblent toujours aussi présentes au sein de cette population.
S’exiler en Alberta pour cause de COVID-19
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Martin Poulin le rappelle à qui veut bien l’entendre : il n’est pas un «complotiste». Il a reçu pas moins de «six doses de vaccin» contre la COVID-19 et consomme des médias «traditionnels» de manière religieuse.

Sauf qu’au printemps 2021, tandis que le Québec faisait face à une troisième vague de COVID-19, Martin en a eu assez des «restrictions draconiennes» imposées par sa province. Ces mesures sanitaires étaient «exagérées et politiquement calculées», affirme avec intransigeance l’ancien agent en assurance de dommages des particuliers.

«J’ai l’impression que François Legault s’est servi de la COVID pour fermer l’Assemblée nationale, pour ne plus avoir d’opposition et pour diriger la province par décret. La Charte des droits et libertés? Il l’a déchirée et il a marché dessus», s’emballe le quadragénaire.

«J’ai l’impression que François Legault s’est servi de la COVID pour fermer l’Assemblée nationale.» Martin Poulin

Rappelons qu’en vertu de l’article 118 de la Loi sur la santé publique, François Legault a déclaré l’état d’urgence sanitaire le 13 mars 2020, ce qui lui permettait de gouverner par décret et en marge des conventions collectives.

Des mesures justifiées?

Or, comme le rappelle Patrick White, professeur et responsable du programme de journalisme de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), une portion des mesures adoptées par le gouvernement québécois étaient attribuables à l’état du système de santé «qui a failli s’effondrer pendant la pandémie».

Le journaliste affirme néanmoins qu’on ignore encore à ce jour si le confinement était basé sur des études scientifiques. «Il y a une grande partie de la population qui a très mal réagi à ça», analyse-t-il.

C’est le cas de Martin Poulin qui digère encore mal le couvre-feu mis en place par la CAQ pendant quatre mois et demi en 2021. «Ils ont imposé des restrictions plus sévères que n’importe quelle autre juridiction en Amérique du Nord», lâche le Calgarien d’adoption.

Le professeur de physique à l’Université de Montréal (UdeM) et directeur scientifique de l’Institut de l’énergie Trottier à Polytechnique Montréal, Normand Mousseau, abonde dans le même sens. «Le gouvernement a pris une des approches les plus dures et liberticides du monde démocratique. Pendant des mois, presque pendant un an, on a empêché les gens de se rencontrer entre amis et en familles, ce qui est d’une violence inouïe», laisse-t-il entendre.

À l’instar de certains partis d’opposition du Québec, Normand Mousseau souhaite qu’une commission d’enquête publique indépendante soit lancée pour faire le bilan de la gestion de la COVID-19 au Québec et pour mieux comprendre l’implication de la firme McKinsey dans la prise de décisions du gouvernement Legault.

Le travail des médias critiqué

Le physicien théoricien a été dans les premiers à commenter la gestion et la couverture médiatique de la COVID-19 au Québec dans Pandémie, quand la raison tombe malade, un essai publié en 2020. Accueilli durement par la critique en raison de son manque de nuances, on reprochait notamment au scientifique d’avoir «peut-être tapé un peu trop sur la tête des journalistes».

Trois ans plus tard, Normand Mousseau maintient l’essentiel de son argumentaire. Selon lui, «l’absence de débats qui a eu cours dans les médias québécois lors de la pandémie» a été nuisible au point de «repousser les gens vers les extrêmes». Cette attitude était contraire aux principes «de bases de la science» où le «doute» et «l’incertitude» dominent, indique-t-il. En outre, le professeur de physique affirme que les discours discordants étaient «par défaut étiquetés comme complotistes».

Normand Mousseau est un professeur de physique à l’UdeM et le directeur scientifique de l’Institut de l’énergie Trottier à Polytechnique Montréal. Crédit : Émilie Ferguson

Normand Mousseau est un professeur de physique à l’UdeM et le directeur scientifique de l’Institut de l’énergie Trottier à Polytechnique Montréal. Crédit : Émilie Ferguson

Ces craintes ne sont pas sans rappeler celles d’une portion grandissante de la population albertaine et canadienne qui semblent faire de moins en moins confiance aux médias d’information. En effet, un rapport national de la firme de relations publiques Edelman rapporte que 61% des Canadiens croient que les journalistes «tentent délibérément de tromper les gens en disséminant de l’information qu’ils savent erronée ou largement exagérée», une augmentation de 12% par rapport à l’année 2021.

Pour sa part, le journaliste Patrick White estime que les médias ont fait un travail «honnête» durant la pandémie malgré des conditions très difficiles. «Tout a été bouleversé dans les salles de rédaction. Du jour au lendemain, les journalistes se sont retrouvés à travailler de la maison avec leurs enfants ou leurs colocs dans les parages», rappelle-t-il.

«Tout a été bouleversé dans les salles de rédaction.» Patrick White

Et, selon lui, le travail de la profession aurait surtout été freiné par le manque de transparence du gouvernement de François Legault. «On a ralenti les demandes d’accès à l’information, on a limité l’accès aux hôpitaux et aux CHSLD, ce qui a nui au travail des journalistes sur le terrain», énumère-t-il.

«En plus, ce ne sont pas tous les journalistes qui détenaient une formation scientifique, donc il y a eu beaucoup de rattrapage à faire. Dans ces circonstances, les journalistes ont fait du mieux qu’ils ont pu», affirme le professeur à l’École des médias de l’UQAM.

Confiance médiatique brisée chez plusieurs

Néanmoins, Patrick White estime que les journalistes auront à travailler très fort pour «reconstruire les ponts avec la partie de la population qui s’est sentie délaissée par les médias lors de la pandémie [et qui a perdu] confiance envers les sources d’information traditionnelles».

D’ailleurs, Le Franco s’est entretenu avec une dizaine d’autres Québécois qui, comme Martin, ont quitté leur province pour l’Alberta lors de la pandémie. La majorité de ces personnes disent éprouver «un énorme sentiment de méfiance envers les journalistes». Certains ont même refusé d’accorder une entrevue au journal par peur de représailles. Marie, quant à elle, a exigé que l’on garde son nom de famille anonyme, tout en acceptant d’expliquer pourquoi sa «confiance médiatique est à zéro».

«Vous [les médias], vous nous avez tellement muselés, on a tellement pas eu le droit de parole que ça a [créé] du chaos, ça a créé Ottawa», raconte-t-elle en faisant référence à l’occupation du Convoi des camionneurs à Ottawa du 28 janvier au 20 février 2022. «Si on avait pu être entendus, si on avait senti qu’il y avait un équilibre […] les choses auraient beaucoup moins brassé», ajoute-t-elle.

De son côté, Martin Poulin laisse entendre que les médias ont contribué à son «écœurantite» de la pandémie en couvrant la COVID-19 «avec toujours le seul et même message». «Tu avais intérêt à suivre ce message, sinon on t’excluait», se remémore-t-il.

Éducation aux médias

Patrick White l’admet : en trente ans, il n’a jamais vu autant de méfiance et de haine envers les journalistes. «Il va falloir faire un post mortem sur tout ce qui s’est passé et trouver des solutions pour ne pas alimenter cette méfiance envers les journalistes». Il espère aussi voir les médias généraliser la pratique de la mise en contexte des chiffres et «les analyser, les vulgariser pour que les gens comprennent [mieux]».

Mais, selon lui, certains des reproches qui sont faits à l’encontre des médias ne sont pas «valides» et proviennent «d’une partie de la population» qui ne «comprend pas totalement leur fonctionnement». Une des solutions possibles, estime le responsable du programme de journalisme de l’UQAM, passerait par l’éducation aux médias.

«Un programme pourrait être proposé dans les écoles primaires, secondaires et pourquoi pas à l’université et dans les organismes de personnes âgées», suggère-t-il. Cela permettrait ainsi d’expliquer aux gens la «différence entre de l’information, de la désinformation et de la propagande. On pourrait aussi leur montrer comment identifier des fausses photos et des vidéos truquées», ajoute le professeur.