le Jeudi 22 février 2024
le Mercredi 15 février 2023 9:00 Provincial

Quand la désinformation renforce les croyances racistes

Mouvements antivaccins, théories du complot, dérives sectaires… Bien qu’elle ne constitue pas un phénomène nouveau, la désinformation de la population canadienne semble s’être exacerbée lors de la pandémie de COVID-19. Des chercheurs de l’Ouest s’attaquent maintenant aux répercussions potentielles que cette désinformation peut engendrer lorsqu’elle vise les minorités visibles, notamment sur la croissance de l’intolérance et de gestes racistes au pays.
Quand la désinformation renforce les croyances racistes
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IJL – Réseau.Presse – Le Franco

Depuis plus d’un an, une équipe de chercheurs de l’Université de Calgary mène un ensemble de projets liés à la désinformation et la mésinformation. Au terme de leur plus récent sondage dont l’objectif était de «mesurer le niveau de désinformation des Canadiens», le politologue Jean-Christophe Boucher dit avoir été estomaqué de constater que 30% des Canadiens adhèrent à la théorie du grand remplacement.

Cette théorie «associée aux mouvements [xénophobes] de l’extrême droite» repose sur l’idée que «le gouvernement tenterait activement de remplacer la population blanche dans la société» par une masse d’immigrants racisés. «Ce qu’on voit, c’est qu’il y a une proportion assez importante de Canadiens qui, sur des questions d’enjeux sociaux clés comme la place de la communauté racisée et immigrante au sein du pays […], adhère à des mouvements complotistes», laisse entendre le professeur adjoint à l’école des politiques publiques de l’Université de Calgary.

«Le gouvernement tenterait activement de remplacer la population blanche dans la société.» Jean-Christophe Boucher

Ces statistiques sont d’autant plus inquiétantes que le sondage a permis d’interroger jusqu’à 2500 individus répartis dans chacune des provinces canadiennes. «On a vu gros. Généralement, ça prend juste 1000 personnes pour [obtenir] un sondage représentatif», explique Jean-Christophe Boucher.

De la parole aux gestes

Si une portion de la population canadienne s’imagine réellement être victime de cette théorie du grand remplacement, le chercheur convient que cela peut générer de l’intolérance envers les communautés racisées. «Ce n’est pas complètement farfelu de penser que cette relation causale existe», suggère le politologue. Il insiste, «dans la mesure où les gens ont des interprétations erronées ou une incompréhension sur ces enjeux-là, ça motive au moins une partie de leurs discours haineux».

La désinformation aurait donc le potentiel de renforcer les propos à teneur raciste. Cependant, clarifie Jean-Christophe Boucher, il demeure difficile d’établir un lien direct entre la désinformation et les gestes haineux. «Avant que quelqu’un passe des croyances d’intolérance à des actes intolérants violents, il y a quand même un élément de radicalisation qui doit s’opérer dans l’esprit des gens», admet le chercheur.

Jean-Christophe Boucher est professeur adjoint et chercheur à l’école des politiques publiques de l’Université de Calgary. Crédit : Courtoisie

Jean-Christophe Boucher est professeur adjoint et chercheur à l’école des politiques publiques de l’Université de Calgary. Crédit : Courtoisie

Cette radicalisation s’effectue lorsque les gens sont «polarisés et qu’ils commencent à s’ancrer dans des communautés restreintes» où leurs perceptions sont constamment «validées» à l’intérieur d’une chambre d’écho, explique-t-il. L’isolement social qui se crée limite alors la portée de l’information extérieure «qui pourrait contredire leurs croyances». Dans ces circonstances, «les gens passent aux actes beaucoup plus facilement».

Néanmoins, il semble pertinent de noter que les crimes haineux sont en hausse au Canada depuis 2019, année où 1951 cas ont été recensés au pays. En 2021, ce sont 3360 crimes haineux qui ont été déclarés à la police, ce qui équivaut à une hausse de 72% par rapport à 2019.

Un racisme plus «subtil»

De son côté, le professeur à l’Université de Saint-Boniface, Mamadou Ka, estime que la désinformation envers les minorités visibles peut aussi mener à des formes de racisme plus subtiles et indirectes. «C’est à travers des micro-agressions et le renforcement des stéréotypes et des images préconçues que la désinformation va s’exprimer le plus à mon avis», analyse le politologue et spécialiste en éducation, leadership et gestion de la diversité.

Professeur associé et chargé de cours à l'Université de Saint-Boniface, Mamadou Ka détient un doctorat en éducation, leadership et gestion de la diversité. Crédit : Courtoisie

Professeur associé et chargé de cours à l’Université de Saint-Boniface, Mamadou Ka détient un doctorat en éducation, leadership et gestion de la diversité. Crédit : Courtoisie

Mamadou Ka vient d’ailleurs d’entamer une recherche qui analysera les répercussions de la désinformation sur les personnes noires francophones d’Edmonton et sera menée de concert avec l’Alliance Jeunesse-Famille de l’Alberta Society (AJFAS). D’après les recherches préliminaires du chercheur, les médias traditionnels tout comme les médias sociaux envoient des messages médiatiques «subtilement racistes qui renforceraient les stéréotypes racistes au sein de la société».

Il faut cependant faire la nuance entre la mésinformation, qui peut survenir à l’intérieur des salles de presse malgré la bonne foi des journalistes, et la désinformation, qui a cours de manière «vaste, extrême et peu balisée» sur les médias sociaux, admet Mamadou Ka. On peut entendre par mésinformation «la propagation d’informations fausses ou trompeuses». Pour les journalistes, indique-t-il, cela se traduira par l’utilisation de «mots inexacts» ou jugés «péjoratifs» qui contribuent à «renforcer les stéréotypes sur les minorités».

«Au final, les gens sont induits en erreur et ça renforce les stéréotypes.» Mamadou Ka

La désinformation, elle, bien au contraire, est toujours délibérée. «Il y a un élément d’intention, explique Jean-Christophe Boucher. On utilisera de l’information fausse ou trompeuse à des fins de désinformation, c’est-à-dire qu’on essaiera de tromper les gens de manière volontaire», ajoute-t-il. Mais, selon Mamadou Ka, bien que la désinformation soit un phénomène plus inquiétant, le résultat demeure le même. «Au final, les gens sont induits en erreur et ça renforce les stéréotypes», affirme-t-il.

Des solutions pour enrayer la désinformation

Le spécialiste en éducation, leadership et gestion de la diversité se montre toutefois optimiste. Au terme de son projet de recherche, il aimerait doter les jeunes de certains outils «pour qu’ils puissent se prémunir contre la désinformation», dit-il. Selon lui, la seule et «réelle» réponse à la désinformation «passe par l’éducation».

De son côté, Jean-Christophe Boucher souhaiterait voir le Canada baliser la désinformation au niveau légal afin d’empêcher «les gens de produire systématiquement de l’information fausse ou trompeuse». Il précise toutefois que la liberté d’expression doit être prise en compte pour éviter «qu’on ne se retrouve pas dans un environnement politique ou social où on fait de la censure».