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le Mardi 14 mars 2023 14:00 Provincial

Recherchés : enseignants en immersion française

Marie-France Gaumont est consultante dans le domaine de l'éducation. Crédit : Courtoisie
Marie-France Gaumont est consultante dans le domaine de l'éducation. Crédit : Courtoisie
Recherchés : enseignants en immersion française
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Face à la pénurie d’enseignants d’expression française dans les écoles d’immersion, plusieurs conseils scolaires de l’Alberta se voient forcés de fermer des classes ou de se rabattre sur des candidats dont les aptitudes linguistiques sont limitées. Cette situation a le potentiel d’affecter la qualité des programmes, prévient une experte dans le domaine de l’éducation. 

IJL – RÉSEAU.PRESSE – LE FRANCO

«Quand on a une pénurie, on va parfois prendre des raccourcis ou faire des compromis dans la qualité.

Ça amène tout un lot de conséquences», note, d’entrée de jeu, Marie-France Gaumont, une consultante dans le domaine de l’éducation depuis vingt-cinq ans, qui offre notamment ses services à l’Association canadienne des professionnels de l’immersion (ACPI).

Un mandat récent sur lequel la consultante a planché est l’étude pancanadienne réalisée en 2021 par le cabinet Socius recherche et conseils pour le compte de l’ACPI, qui cherchait justement à mettre un visage sur cette pénurie de personnel enseignant en immersion française. «C’est la première fois qu’on a obtenu des estimations afin de chiffrer et documenter la pénurie à l’échelle canadienne», explique Marie-France Gaumont.

Ce travail de terrain a aussi permis à l’experte en éducation de constater les enjeux qui découlent de la crise, à savoir la diminution de l’accessibilité aux programmes d’immersion et la réduction de la qualité de l’offre de cours, des constats à la fois «inquiétants et alarmants», juge-t-elle. «Si on a quarante classes qui sont fermées parce qu’on n’a pas d’enseignants, on est en train de priver beaucoup d’enfants de la possibilité d’étudier en immersion française.»

La consultante remarque aussi un allégement «notable» des exigences d’embauche dans un nombre grandissant de conseils scolaires qui font passer, par exemple, de moins en moins de tests de compétences linguistiques à leurs nouveaux enseignants. «Ils vont poser une question et lorsque la personne aura répondu en français, on jugera qu’elle est en mesure d’offrir le cours. J’exagère, mais à peine», dit-elle.

En conséquence, des enseignants dont la langue maternelle est l’anglais et qui ne maîtrisent pas entièrement le français obtiennent des postes dans certains programmes.

Marie, une enseignante en immersion française qui travaille depuis plus de quinze ans en Alberta, se demande d’ailleurs si ce n’est pas en raison du laxisme dans le recrutement de professionnels en immersion que ses élèves de septième année éprouvent autant de difficultés langagières. «Les enfants nous arrivent en septième année et font une panoplie d’erreurs grammaticales lorsqu’ils parlent. Ils disent «je suis douze ans» plutôt que «j’ai douze ans».»

Des solutions pour resserrer les exigences linguistiques 

Si elle n’arrive pas à mettre le doigt sur la provenance de ces erreurs, Marie estime que les enseignants dans les écoles primaires «ne corrigent peut-être pas assez les élèves ou ne réalisent tout simplement pas qu’ils utilisent des structures anglaises» en raison de leurs propres limitations.

«Quelque part, il y a quelque chose qui ne fonctionne pas et c’est malheureux, car l’immersion a pourtant tellement à offrir aux enfants de notre province», laisse entendre l’enseignante.

Pour s’assurer des compétences linguistiques des enseignants, Marie aimerait que le Diplôme d’Études en Langue Française (DELF) soit présenté comme une exigence d’embauche par les conseils scolaires qui recrutent des professionnels de l’immersion. «Ça donnerait une bonne mesure pour pousser le français à un niveau un peu plus élevé dans les salles de classe.» Le DELF est une certification qui atteste des compétences en français des locuteurs non natifs.

De son côté, Marie-France Gaumont se réjouit de voir l’ACPI offrir depuis deux ans du coaching linguistique aux enseignants qui ont besoin de perfectionner ou d’enrichir leurs compétences en français. «On ne peut pas contourner le problème ni pointer du doigt. On a besoin d’enseignants en immersion, alors il va falloir être créatifs et recruter ceux qu’on peut. Une bonne solution, c’est de développer une offre afin d’augmenter la capacité linguistique des enseignants qui éprouvent des difficultés en français», avance-t-elle.

Difficile de mettre des chiffres sur la pénurie… 

Selon la consultante pour l’ACPI, le gouvernement albertain ne comptabiliserait pas le nombre de postes laissés vacants dans les programmes d’immersion. Impossible, donc, d’obtenir un ordre de grandeur afin de quantifier la pénurie d’enseignants dans la province. Marie-France Gaumont doit s’en tenir à la méthode «artisanale» qu’elle a développée au moment de la publication de l’étude de Socius en 2021

En Alberta, la récolte des données a été très approximative, explique cette experte, mais «selon notre estimation, il manquait au moins quarante enseignants à temps plein en 2020-2021». Les régions rurales semblaient alors être les plus «affectées». «Soixante pour cent des conseils scolaires albertains qui disaient [éprouver] des difficultés de recrutement ou qui avaient des postes vacants étaient situés à l’extérieur des centres urbains», résume Marie-France Gaumont.

À l’opposé, d’autres provinces comme le Manitoba ont fait l’exercice de quantifier la pénurie d’enseignants dans leurs programmes d’immersion. «Ce que j’entends lorsque les provinces font l’exercice elles-mêmes, c’est qu’il y a de deux à trois fois plus de postes vacants que ce qui avait été estimé par l’enquête de Socius», révèle l’experte en éducation. 

La projection de l’Alberta étant «conservatrice» et «approximative», Marie-France Gaumont ne serait pas surprise s’il y avait «pas mal plus» que quarante enseignants manquant à l’appel dans les programmes d’immersion. 

Par ailleurs, la consultante se désole qu’on «ne récolte toujours pas de données pour chiffrer le nombre d’enseignants manquants» en Alberta, surtout qu’Ottawa finance une stratégie de recrutement dans le cadre de l’Entente Canada-Alberta sur l’enseignement dans la langue de la minorité et l’enseignement de la langue seconde. «Comment est-ce qu’on peut mesurer les résultats ou du moins le progrès d’une stratégie si on ne sait pas d’où on part et où on arrive», s’interroge-t-elle.

Marie est un prénom fictif, car notre interlocutrice préfère garder l’anonymat afin d’éviter des répercussions dans son travail.