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le Jeudi 8 juin 2023 17:25 Santé

«Crise» complexe et plurielle pour la médecine familiale en Alberta

À l’heure actuelle, pas moins de 650 000 Albertains sont toujours privés d’un médecin de famille. Photo : Capture écran - AHS
À l’heure actuelle, pas moins de 650 000 Albertains sont toujours privés d’un médecin de famille. Photo : Capture écran - AHS
«Crise» complexe et plurielle pour la médecine familiale en Alberta
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À l’heure actuelle, pas moins de 650 000 Albertains sont toujours privés d’un médecin de famille. Et les perspectives d’avenir ne semblent guère plus reluisantes pour la population albertaine, alors qu’un nombre alarmant de postes de résidents en médecine familiale demeurent vacants. Face à cette tendance, l’accès aux soins risque de devenir une denrée de plus en plus rare pour les francophones qui doivent surmonter une double barrière dans leur quête de soins médicaux.

IJL – RÉSEAU.PRESSE – LE FRANCO

«On sait que la médecine familiale est en crise un peu partout au pays et que la demande ne cesse d’augmenter, mais la situation albertaine est assez critique», plaide, d’entrée de jeu, la Dre Helen Cuddihy, qui a fondé le Centre de santé communautaire Saint-Thomas, à Edmonton, en 2006. Selon elle, l’attitude du gouvernement provincial envers la médecine familiale a fait prendre un énorme pas de recul à la profession au cours des dernières années.

«Il y a eu des conflits et beaucoup d’incertitudes. La médecine familiale n’est pas considérée comme importante», évoque la docteure. En outre, rappelons que le ministère de la Santé, sous les ordres du conservateur Tyler Shandro, a imposé un nouveau contrat de travail aux médecins en 2020 sans que l’Alberta Medical Association (AMA) ait pu négocier quoi que ce soit, notamment au niveau de la revalorisation salariale. Selon l’AMA, cette décision du gouvernement violait les droits de travail de ses membres. 

Une entente a depuis été ratifiée entre les deux parties, mais des séquelles demeurent au sein de la profession puisque plusieurs médecins ont perdu confiance envers le gouvernement actuellement au pouvoir.

Autre que cette relation houleuse avec le provincial, Dre Helen Cuddihy considère que la paperasse et la charge de travail des médecins de famille ne font qu’augmenter, ce qui décourage des candidats potentiels et pousse des professionnels d’expérience vers la retraite. «En général, je crois que les médecins de famille sont épuisés. Certains prennent leur retraite ou réduisent le nombre de jours où ils pratiquent. En conséquence, ce sont les patients qui y perdent et ne reçoivent pas les soins auxquels ils ont droit», explique-t-elle.

Pour faire face à ces enjeux, elle aimerait voir le gouvernement «investir davantage dans la santé primaire» puisque les «besoins sont criants». Après tout, un médecin de famille agit comme le coordinateur des soins pour ses patients et fait de la prévention, ce qui permet éventuellement au système «d’économiser beaucoup d’argent», dit-elle. «En plus, quand les gens n’ont pas de médecin de famille, ils doivent aller à l’urgence pour des problèmes assez simples à résoudre. Ce n’est pas efficace, ça coûte cher au système et il n’y a pas de suivi», ajoute la médecin. 

Le Dr Denis R.J. Vincent, qui évolue dans sa clinique située dans La Cité francophone, à Edmonton, remarque, lui aussi, que sa charge de travail devient «de plus en plus lourde». «L’informatisation a doublé et les attentes pour la documentation des patients aussi. C’est très bien pour que l’on puisse conserver leur historique de santé, mais ça prend beaucoup plus de temps aux docteurs», fait-il valoir.

Une tendance lourde de sens 

Mais ce qui est encore plus préoccupant pour le Franco-Albertain est le nombre croissant de ses collègues qui choisissent de quitter la profession. «Je connais des médecins qui étaient deux ou même trois ans plus jeunes que moi qui ont déjà pris leur retraite», illustre-t-il. Cette tendance lourde s’ajoute au fait que la relève albertaine tarde à se manifester.

En effet, selon des données rendues disponibles par l’AMA en avril dernier, 22 postes de résidence en médecine étaient toujours à pourvoir en Alberta après le deuxième tour de candidature au jumelage avec les universités. À l’inverse, dans les provinces de la Saskatchewan, du Manitoba et de la Colombie-Britannique, tous les postes avaient été remplis.

En général, je crois que les médecins de famille sont épuisés. Certains prennent leur retraite ou réduisent le nombre de jours où ils pratiquent.» Dre Helen Cuddihy – Photo Courtoisie 

D’après la Dre Helen Cuddihy, il ne faut pas chercher bien loin pour trouver une explication à ces chiffres : le climat de travail albertain jumelé aux actions du gouvernement conservateur en 2020 décourage les jeunes médecins de famille à venir exercer dans la province. 

Ce sont aussi les échos entendus par le Dr Vincent, dont les deux enfants pratiquent la médecine familiale à Montréal et Saskatoon. «Le mot qui se passe apparemment, c’est que l’Alberta n’est pas une bonne place où travailler en médecine familiale. C’est un “no go zone”», affirme-t-il. En outre, explique-t-il, le «contexte de tension» avec le gouvernement provincial serait bien connu des jeunes résidents qui préféraient choisir des programmes où le «climat est moins toxique».

Une crise aux facteurs multiples 

Le professeur Damien Contandriopoulos, qui enseigne à l’Université de Victoria et se spécialise dans le domaine d’analyse des processus décisionnels dans les systèmes de soins, ne se surprend pas de voir les décisions gouvernementales des conservateurs avoir un impact négatif sur l’attractivité de la profession et sa réputation en Alberta. D’ailleurs, selon lui, les médecins de famille albertains qui sont insatisfaits des conditions de travail dans leur province pourraient essayer de trouver meilleure chaussure à leur pied dans une région voisine plus progressiste. 

En l’occurrence, le rehaussement salarial qu’a offert le gouvernement néo-démocrate de la Colombie-Britannique aux médecins de famille en 2022 pourrait motiver des praticiens albertains à faire le saut de l’autre côté de la frontière. «C’est tellement facile pour les médecins de s’en aller en [Colombie-Britannique] (BC). C’est une vraie question qui se pose en ce qui concerne [la rétention] des médecins pour l’Alberta», avance-t-il. 

Le professeur rappelle également qu’il vaut mieux éviter de qualifier la crise de la médecine familiale de pénurie puisque les statistiques démontrent «que le nombre de médecins de famille au Canada et en Alberta n’a jamais été aussi élevé». En effet, selon Statistique Canada, 87,3% des Albertains ont accès à un fournisseur de soins de santé (ce qui inclut aussi les infirmières praticiennes). Un chiffre en constante augmentation depuis quelques années.

«Le mot qui se passe apparemment, c’est que l’Alberta n’est pas une bonne place où travailler en médecine familiale. C’est un “no go zone”» Dr Vincent – Photo : Courtoisie

«Alors, ce que l’on pourrait dire, c’est que l’on n’a pas nécessairement moins de médecins, mais plutôt que la demande et les besoins de la population semblent avoir augmenté à une vitesse plus rapide que celle à laquelle on forme de nouveaux praticiens», nuance Damien Contandriopoulos. D’après lui, il ne faut pas négliger que plusieurs médecins de famille ont récemment migré vers d’autres sortes de pratiques (soins de beauté, médecine sportive) et sont probablement encore comptabilisés dans les statistiques, alors qu’ils «n’offrent plus de soins à leurs patients». 

La précarité des soins en français

Les docteurs Cuddihy et Vincent se disent inquiets face au manque évident de relève constaté dans la profession. Selon eux, ce sont les patients qui vont écoper le plus face à cette réalité. D’ailleurs, pour les francophones qui cherchent à se faire soigner dans leur langue, la route s’annonce encore plus périlleuse, analyse la Dre Cuddihy. «Dans le passé, on recrutait beaucoup de médecins [francophones] dans l’est du pays. Mais dans les dernières années, ce n’est pas un choix logique pour les jeunes diplômés de venir ici. Ce n’est pas vraiment attrayant», déplore-t-elle.

Sans recrutement dans l’Est, la médecin craint que l’accès aux soins pour les francophones diminue. Elle évoque déjà des difficultés au sein de sa propre clinique pour trouver du personnel qui sache parler français. «On sait que c’est important d’être servi dans sa langue. Ça fait une différence surtout au niveau psychologique. […] Tout le monde devrait [y] avoir accès, mais ce n’est certainement pas le cas en ce moment», plaide-t-elle.

Le Dr Vincent, de son côté, remarque, avec appréhension, la demande augmenter en flèche chez les francophones et s’attriste de ne pas pouvoir y répondre. «C’est du jamais vu. C’est rendu qu’on a trois à cinq appels par jour de personnes qui se cherchent un docteur, mais en ce moment, on ne prend pas de nouveaux patients», argumente-t-il.

Deux programmes de médecine existent en Alberta, celui de l’Université de Calgary et celui de l’Université de l’Alberta. Tous les deux sont dispensés en anglais.

Deux programmes en santé sont proposés au Campus Saint-Jean : un certificat de préposé aux soins de santé (Centre collégial de l’Alberta) et un baccalauréat bilingue en sciences infirmières.

C’est tellement facile pour les médecins de s’en aller en [Colombie-Britannique] (BC). C’est une vraie question qui se pose en ce qui concerne [la rétention] des médecins pour l’Alberta.» Damien Contandriopoulos. Photo – Courtoisie 

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