Dossier spécial : La santé mentale dans tous ses états
L’Alberta affiche des statistiques plus préoccupantes que la moyenne nationale en matière de santé mentale.
Taux de suicide parmi les plus élevés au pays, usage accru de substances, détresse psychologique en hausse : les indicateurs sont alarmants, selon plusieurs rapports de l’Association canadienne pour la santé mentale. Ce dossier met en lumière des souffrances et des enjeux souvent invisibles : du burnout au stress financier en passant par les troubles alimentaires et les défis d’adaptation des jeunes adultes à l’université (retrouvez 5 articles dans nos pages).
IJL – RÉSEAU.PRESSE – LE FRANCO
Lindsay Burchill, gestionnaire du secteur de l’insolvabilité des consommateurs chez Meyers Norris Penny (MNP) à Calgary. Photo : MNP LTD
Cette pression économique se fait particulièrement ressentir dans la province albertaine, explique Lindsay Burchill, gestionnaire du secteur de l’insolvabilité des consommateurs chez Meyers Norris Penny (MNP) à Calgary. Elle souligne que plusieurs facteurs contribuent à créer un climat plus instable qu’ailleurs au pays, ce qui accentue le stress financier des ménages.
Les loyers ont par exemple connu «des hausses soudaines» au cours des 18 derniers mois, ce qui «complique» la planification financière et «fragilise les ménages déjà vulnérables». «Ça rend les choses beaucoup plus imprévisibles», observe-t-elle.
À titre de comparaison, elle indique que, dans des provinces comme le Québec, les hausses de loyer sont généralement plus modérées, ce qui permet une plus grande prévisibilité. «Et ce n’est pas le seul facteur. Les factures d’électricité sont aussi plus élevées en Alberta, ce qui n’aide pas», ajoute-t-elle.
Parallèlement, le marché de l’emploi montre également des signes de ralentissement. Après une période de stabilité en début d’année et une croissance marquée en novembre et décembre 2024, la province a perdu 15 000 emplois en mars, selon Statistique Canada. Le taux de chômage est ainsi passé de 6,7% à 7,1%, avec des pertes concentrées dans des secteurs clés comme la fabrication, le commerce de gros et le commerce de détail.
Ce contexte tendu pourrait expliquer pourquoi les Albertains rapportent vivre des répercussions psychologiques plus importantes que la moyenne canadienne face à leurs finances. Selon le sondage de MNP, près de 60% des répondants dans la province disent souffrir d’anxiété liée à leur situation financière, 57% ressentent du stress et plus de la moitié évoquent un sentiment accru d’isolement.
Pour Lindsay Burchill, ces données illustrent clairement à quel point la santé mentale est étroitement rattachée à la stabilité financière. «Lorsque la santé financière se détériore, c’est la santé mentale qui en paie souvent le prix», affirme-t-elle.
Les récentes mesures tarifaires imposées par les États-Unis ne font qu’aggraver ce climat d’incertitude. Même si l’Alberta a été jusqu’à présent relativement épargnée, la gestionnaire chez MNP estime que «la situation géopolitique actuelle alimente l’insécurité ressentie par de nombreux ménages». Les personnes vivant d’un chèque de paie à l’autre sont particulièrement à risque, car «toute perturbation peut rapidement dégénérer en crise».
La psychologue Michelle Johnston offre des services de thérapie financière. Photo : Courtoisie
Composer avec la pression actuelle
Au-delà des chiffres, ce sont surtout les répercussions humaines de cette instabilité économique qui inquiètent les spécialistes de la santé mentale. À Calgary, la psychologue agréée Michelle Johnston, qui offre des services de thérapie financière, constate que les préoccupations face à l’argent occupent une place de plus en plus importante dans ses séances.
«Mes services sont de plus en plus populaires, dit-elle. On traverse une période particulièrement éprouvante et beaucoup de gens ont besoin d’en parler. L’incertitude financière nourrit leur anxiété», explique-t-elle.
En ces temps incertains, elle s’efforce de rappeler à ses clients que leurs réactions ne sont ni exagérées ni isolées, mais profondément humaines. «Le cerveau est programmé pour résoudre des problèmes. Quand il ne trouve pas de solution immédiate, comme c’est le cas présentement avec les tarifs douaniers, il se met en alerte. Cette réaction est tout à fait normale et fréquente dans les situations dans lesquelles on n’a aucun contrôle», affirme-t-elle.
Dans son rôle, la psychologue ne cherche évidemment pas à offrir des conseils financiers, mais plutôt à aider ses clients à apprivoiser les émotions douloureuses et les croyances limitantes liées à l’argent. L’objectif : leur permettre de mieux traverser les périodes de turbulence avec plus de clarté et de bienveillance envers eux-mêmes. «Les facteurs externes influencent bien sûr notre relation à l’argent, mais cela puise aussi souvent dans des blessures plus anciennes. Certaines personnes ressentent une détresse profonde liée à des blessures ou à des traumatismes vécus dans l’enfance», observe-t-elle.
Natasha Knox, planificatrice financière certifiée et fondatrice de l’entreprise Alaphia, travaille, elle aussi, à aider ses clients à repenser leur relation à l’argent. Tout comme Michelle Johnston, elle estime que l’anxiété prend souvent racine dans l’histoire personnelle ou les messages transmis dès l’enfance.
«Ma clientèle est diversifiée, je travaille avec des gens issus de milieux culturels variés qui ont des vécus et des parcours très différents, mais ils expérimentent souvent les mêmes émotions en lien avec l’argent : honte, peur et culpabilité», analyse-t-elle.
Ce travail de réconciliation avec soi-même peut être particulièrement exigeant, car ces émotions ne se limitent généralement pas à la sphère financière. «Quelqu’un qui a de la difficulté à poser des limites dans sa vie financière a souvent le même défi dans d’autres domaines : il a du mal à dire non à sa famille, à ses amis», illustre-t-elle.
Natasha Knox, planificatrice financière certifiée et fondatrice de l’entreprise Alaphia. Photo : Kevin Clark
Stress ou anxiété financière?
Il vaut mieux ne pas confondre stress financier et anxiété financière, prévient Natasha Knox. Le premier renvoie à une réaction face à des événements concrets : perte d’emploi, inflation, baisse du pouvoir d’achat. L’anxiété financière, quant à elle, est souvent moins liée à une réalité immédiate qu’à une peur diffuse, parfois irrationnelle, tournée vers l’avenir.
«Il est essentiel d’identifier la nature de cette peur pour pouvoir apaiser l’anxiété, explique-t-elle. A-t-on peur de manquer d’argent? Ou de perdre notre statut social? Souvent, l’argent n’est que le déclencheur apparent : l’anxiété, elle, est déjà présente dans d’autres sphères de la vie.»
Ces deux formes de préoccupations financières peuvent mettre les couples et les relations interpersonnelles à rude épreuve, souligne Michelle Johnston. «Ça peut vraiment éloigner les gens et créer du ressentiment, surtout quand la communication est mauvaise», affirme-t-elle.
L’idéal est que les deux partenaires soient sur la même longueur d’onde et évitent les comparaisons, surtout lorsque l’un gagne plus que l’autre. «Il faut s’aligner, déterminer qui paie quoi, pourquoi, ce sur quoi on veut dépenser, quelles sont nos limites et nos objectifs personnels et communs, etc. »
Natasha Knox est du même avis. «Il faut trouver des terrains d’entente, surtout lorsqu’on traverse une période de stress financier. Sinon, cela peut finir par nuire à la relation. Je l’ai souvent vu dans ma pratique», explique-t-elle.
Si les préoccupations financières semblent souvent associées à un faible revenu ou à des difficultés matérielles visibles, la réalité est bien plus nuancée, ajoute-t-elle. «Il existe encore beaucoup de stigmatisation autour de l’argent. On pense que le stress ou l’anxiété financière ne concernent que les personnes qui ont du mal à joindre les deux bouts. Mais ce n’est pas vrai», rappelle-t-elle.
La psychologue Michelle Johnston abonde dans le même sens, «Je vois des personnes très aisées aux prises avec ces enjeux. Ça ne discrimine pas.»
Glossaire – Joindre les deux bouts : Arriver à finir le mois financièrement