le Jeudi 18 avril 2024
le Jeudi 15 février 2024 8:26 Société

Le journalisme : «un métier sous pression»

Même sans traiter de sujets difficiles, les journalistes voient leur santé mentale affectée par le harcèlement sur les médias sociaux et le rythme incessant du métier. Photo : Cottonbro-Studio (Pexels)
Même sans traiter de sujets difficiles, les journalistes voient leur santé mentale affectée par le harcèlement sur les médias sociaux et le rythme incessant du métier. Photo : Cottonbro-Studio (Pexels)
(FRANCOPRESSE) – Le journaliste n’a pas le luxe d’ignorer le caractère sombre de l’actualité, de fermer son ordinateur une fois son quart de travail terminé ou d’éviter le harcèlement en ligne. Malgré l’intégration des outils technologiques dans les salles de rédaction, la pression augmente sur les épaules des journalistes.
Le journalisme : «un métier sous pression»
00:00 00:00

«Ce métier est sous pression en ce moment. Ce sont des temps durs pour être journaliste», laisse tomber le psychiatre Anthony Feinsteinqui s’intéresse à la santé mentale des journalistes depuis plus de 20 ans.

Si le métier a toujours eu ses défauts, le professeur à l’Université de Toronto remarque une intensification de la pression : «Il y a de moins en moins de ressources. On demande aux journalistes de faire de plus en plus avec moins de ressources parce qu’il y a des coupures partout. Et pour couronner le tout, les nouvelles sont intenses. Un article après l’autre. Pas de temps mort. Pas de répit. Pas de pause.»

Et même quand vient l’heure de la pause, les journalistes sont confrontés à une bête noire : les réseaux sociaux. 

«S’ils veulent prendre une pause du travail, indique-t-il, et qu’ils consultent leur messagerie personnelle, leur Twitter, peu importe, ils sont assaillis de gens qui abusent d’eux avec les propos des plus ignobles.»

Anthony Feinstein a étudié la santé mentale de journalistes de plusieurs pays et est l’auteur de quelques livres portant sur la couverture de la guerre. Photo : Doug Nicholson

Tirer sur le messager

Le rapport «Prenez soin de vous» du Forum des journalistes canadiens sur la violence et le traumatisme de 2022 révèle que «56 % des travailleurs des médias canadiens ont déclaré avoir été harcelés ou menacés sur les médias sociaux».

L’enquête, menée sous les conseils d’Anthony Feinstein, parle d’une «haine des médias», une réalité qui a déjà fait couler de l’encre auparavant, notamment lors des manifestations du «Convoi de la liberté».

«Les journalistes sont ciblés de manière très vicieuse par plusieurs personnes en colère, rapporte Anthony Feinstein. Le harcèlement des journalistes canadiens est incroyable. C’est stupéfiant de voir le degré de haine dont [ils] sont victimes. Dans un pays sain et civilisé comme le Canada, il y a beaucoup de colère, et ils deviennent un paratonnerre.»

Nafissa Ismail est titulaire de la Chaire de recherche sur le stress et la santé mentale de l’Université d’Ottawa. Photo : Faculté des Sciences Sociales – Université d’Ottawa

En 2024, difficile d’y échapper. Pour Nafissa Ismail, professeure de psychologie à l’Université d’Ottawa, «il y a beaucoup de pression pour les journalistes au niveau des médias sociaux, d’être actifs, d’être connus, d’avoir des [abonnés]. Ça les aide aussi dans leur carrière».

«On veut une présence dans les médias sociaux, et on a besoin de cette présence-là. Mais en même temps, on dirait que le public, surtout depuis la pandémie, est devenu assez intolérant. Dans ses propos, [les gens] deviennent aussi un peu plus agressifs, un peu plus directs. Surtout depuis la pandémie.»

Un lien avec la crise des médias

La chercheuse rappelle que malgré la compétition qui existe entre les médias, «il ne faut pas qu’on oublie que nos journalistes, ce sont des personnes humaines aussi».

«Je pense, en quelque sorte, qu’il y a aussi la pression au niveau de l’employeur, dit-elle. On est en compétition avec d’autres chaines de radio, d’autres chaines de nouvelles, à la télévision, on essaye de couvrir le plus d’informations possible pour avoir le plus de visionnements, le plus d’intérêt du public.» 

Si cette compétition a toujours existé, les compressions qui ravagent le milieu de l’information depuis quelque temps ont «définitivement» un impact sur la santé mentale des journalistes, confirme-t-elle. «Parce que ç’a un impact financier, un impact personnel, un impact familial.»

L’année 2023 n’a pas été celle des bonnes nouvelles pour le secteur des médias. Les annonces de centaines de postes supprimés se sont enchainées, notamment à CBC/Radio-Canada, au Groupe TVA et chez Bell Canada.

«Tout est tellement incessant (le travail, les nouvelles) et même si nos patrons se soucient de nous et veulent que tout aille bien […] à la fin de la journée, le travail doit être effectué et il n’y a pas assez de ressources pour donner une pause à quiconque. J’envisage sérieusement de quitter le secteur parce que je ne sais tout simplement pas si ce travail vaut le stress qu’il me cause»,

  • témoigne un producteur de CBC dans le rapport «Prenez soin de vous» paru en 2022.

Nafissa Ismail, qui travaille entre autres sur le stress lié au travail, rappelle qu’avant même les compressions, «l’emploi des journalistes est déjà stressant. C’est un emploi où le temps est serré, il y a des choses à couvrir très rapidement».

Selon Anthony Feinstein, les médias doivent trouver une solution pour mieux gérer le rythme effréné : «Ce n’est pas le seul métier sous pression, regardez le mien. […] Comment on garde les médecins en forme? On fait une rotation. Je pense qu’il existe des moyens pour les organismes de presse d’être créatifs et de réfléchir à cette question d’une manière différente, tout en reconnaissant qu’ils doivent diffuser les informations rapidement.»

«Les attitudes ont changé»

Anthony Feinstein remarque malgré tout une amélioration dans l’approche des employeurs qui, il y a environ 20 ans, étaient beaucoup moins patients et plus «punitifs» à l’égard des journalistes qui n’allaient pas bien : «Si vous vous leviez pour dire : « je suis traumatisé », vous étiez considéré comme endommagé, et ils ne vous utilisaient plus.»

«L’une des choses les plus gratifiantes dans mon travail, soutient l’expert, est de voir comment les attitudes ont changé grâce à la recherche qui a montré que c’était important, se réjouit-il. Je pense que les organismes de presse reconnaissent désormais qu’il est dans leur intérêt d’avoir des journalistes en bonne santé.»

«Le bon journalisme dépend de journalistes en bonne santé», poursuit-il. «Mettez en place des services de conseil confidentiels s’ils en ont besoin, discutez de la santé mentale au travail, organisez des sessions d’éducation sur [le sujet], essayez de normaliser la situation et d’éliminer la stigmatisation.»

Il insiste aussi sur l’importance de donner aux journalistes du temps de répit, pour se reposer, pour vivre et pour passer du temps avec ses proches.

D’ailleurs, au fil de ses recherches, le psychiatre arrive à une conclusion importante : il faut entretenir de bonnes relations.

«Ça cadre parfaitement avec la littérature psychiatrique générale, on sait que les bonnes relations sont bénéfiques. Elles soutiennent la vie émotionnelle, sont utiles, nourrissent, aident à traverser les périodes difficiles et aident à célébrer les bons moments», fait-il valoir. 

«En ce qui concerne les journalistes, de bonnes relations constituent le principal facteur de protection. Peu importe que vous soyez afghan, canadien, israélien, mexicain ou kényan. Cela n’a pas d’importance. Il y a un point commun, une universalité dans ces données.»