le Jeudi 18 avril 2024
le Jeudi 7 mars 2024 12:00 Société

Quand la violence conjugale condamne les femmes en milieu rural à un double défi

La violence conjugale n’est pas que physique. Elle peut aussi être psychologique. Photo : Pexels - Mart Production
La violence conjugale n’est pas que physique. Elle peut aussi être psychologique. Photo : Pexels - Mart Production
(FRANCOPRESSE) – En milieu rural, les femmes victimes de violence conjugale sont doublement vulnérables. Elles sont à la fois sous le joug d’un conjoint violent, isolées et loin des services d’aide, et ce, quand il y en a. Ces services doivent redoubler d’imagination pour les rejoindre et les aider.
Quand la violence conjugale condamne les femmes en milieu rural à un double défi
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Selon Simon Lapierre, professeur à l’École de service social de l’Université d’Ottawa, il faut des services francophones mis en place par des femmes francophones pour des femmes francophones qui connaissent la réalité du milieu pour que les services soient bien adaptés. Photo courtoisie

Généralement, il n’est pas facile pour les victimes de violence conjugale de tenter de demander de l’aide, alors quand s’ajoute le fait d’être en milieu rural et francophone, ça devient presque hors de portée, explique Simon Lapierre, professeur à l’École de service social de l’Université d’Ottawa.

La violence conjugale a pourtant des conséquences sérieuses sur la victime, qui peuvent aller, «dans les cas les plus extrêmes, [jusqu’à la mort]. Il peut [aussi] y avoir des conséquences d’ordre physique, il peut y avoir des conséquences sur le plan de la santé mentale», ajoute-t-il.

Des femmes isolées et des enfants en détresse

Pour les femmes en milieu rural, il est difficile d’avoir accès à un service d’hébergement, explique Nadia Losier, directrice de l’Accueil Sainte-Famille, à Tracadie-Sheila, au Nouveau-Brunswick.

Ces femmes doivent trouver un moyen de se soustraire à l’emprise de leur conjoint sur leurs déplacements, explique Simon Lapierre. Cette emprise peut aussi s’exercer sur le plan financier, ce qui précarise davantage la femme, ajoute-t-il.

Par conséquent, «si elle n’a pas accès à des proches, si elle n’a pas un travail, si elle n’a pas de moyens de transport, elle peut se retrouver complètement isolée», s’inquiète-t-il.

Dans la région de l’Accueil Sainte-Famille, par exemple, «il n’y a pas d’autobus, il n’y a pas de taxi, [ce qui peut] être des barrières pour l’accès au service», déplore Nadia Losier.

La présence d’un service d’aide dans une petite collectivité n’est pas pour autant une bouée de sauvetage garantie. Une femme pourrait hésiter à s’adresser à un tel service parce que «tout le monde va savoir qu’elle est [à la maison d’hébergement]», témoigne Mme Losier.

Aussi, les mères qui souhaitent se réfugier en maison d’hébergement pourraient hésiter par crainte des conséquences sur l’avenir de leurs enfants, ajoute-t-elle.

Pourtant, rester dans un climat de tension et de peur quotidien, «ça a des impacts à court, moyen et long termes pour les enfants», prévient Simon Lapierre.

Pénurie de services en français

Le manque de services en français pousse des femmes à se diriger vers des services en anglais, se désole le professeur.

Or, aller vers des services qui ne sont pas offerts dans sa langue première n’est pas sans conséquence. Ces services pourraient ne pas bien évaluer la situation «parce qu’ils auront peut-être des informations qui vont être moins saisies», avertit Simon Lapierre.

Par ailleurs, une partie de l’information donnée en anglais aux femmes francophones pourrait leur échapper. Elles pourraient ne pas comprendre les instructions ou les services offerts, ajoute-t-il.

Pour répondre aux besoins des femmes victimes de violence conjugale en milieu rural, il faut des organismes «qui sont généralement mis sur pied par des femmes francophones pour des femmes francophones, qui connaissent la réalité du milieu et qui peuvent vraiment développer des services qui sont adaptés aux besoins», soutient Simon Lapierre.

Mireille Charlebois, directrice adjointe des communications et des technologies du Centre Victoria pour femmes, en Ontario, rappelle que les services ne servent pas à dire aux femmes quoi faire, mais plutôt à les informer et à les laisser prendre leurs propres décisions. Photo : Courtoisie

Atteindre les populations rurales

Le Centre Victoria pour femmes, dans le Nord de l’Ontario, a des intervenants en région qui représentent des organismes d’aide aux femmes dans leur milieu, explique Mireille Charlebois, directrice adjointe des communications et des technologies du Centre.

«C’est important pour nous d’aller faire du développement communautaire […] pour justement aller rencontrer des femmes et parler des services qui sont offerts [et] plus généralement de la violence contre les filles», précise-t-elle.

Le centre a aussi «des groupes de soutien et des sessions d’information pour les communautés», ajoute-t-elle.

Au Nouveau-Brunswick, l’Accueil Sainte-Famille offre aussi des services de soutien et d’hébergement pour les femmes et leurs enfants victimes de violence conjugale et familiale.

Pour informer la population rurale de ses services, l’Accueil Sainte-Famille mise sur un travail permanent de sensibilisation, mentionne la directrice Nadia Losier.

«Par exemple, on passe des annonces à la radio communautaire pratiquement à l’année. On a maintenant le texto pour donner comme une autre avenue pour une femme à communiquer avec nous. Les victimes peuvent nous appeler.»

Informer et sensibiliser

L’Accueil Sainte-Famille héberge des mères et leurs enfants pendant des périodes pouvant aller de deux semaines à deux mois, selon les besoins, indique Nadia Losier.

Le service évalue la sécurité de la mère et de ses enfants. Si ces derniers ne sont pas en danger, ils peuvent continuer à aller à l’école et à voir leurs amis, précise-t-elle.

Elle mentionne que le centre d’hébergement est doté de systèmes de sécurité. Au moindre soupçon de menace ou si l’agresseur se présente au centre, le personnel appelle la police.

Les femmes victimes de violence conjugale peuvent aussi toujours s’adresser à un centre seulement pour se renseigner ou profiter de certains des services, sans vouloir entrer en maison d’hébergement, rassure Mireille Charlebois.

Son centre organise d’ailleurs des groupes de soutien et des séances d’information dans les collectivités afin de sensibiliser les femmes aux relations saines, au consentement et de les conscientiser aux dangers.

Mireille Charlebois tient à rappeler que leur but est de faire de la prévention et non de dicter aux femmes ce qu’elles doivent faire.

Elle signale au passage que la ligne Fem’aide de son organisme offre des services de soutien en français à toutes les femmes victimes de violence en Ontario, par téléphone et par texto, à toute heure du jour et de la nuit.

En Alberta, vous pouvez appeler ou texter le 310 1818 ou appeler le 911 si vous vous sentez en danger immédiat. La violence conjugale est un crime punie par la loi.

Si vous avez besoin de parler, vous pouvez aussi contacter TAO Tel-Aide en français au 1-800 567 599