le Samedi 11 avril 2026
le Samedi 11 avril 2026 7:00 Opinions

La problématique de l’incarcération des détenus âgés

Menottes criminelles — Crédits: Freepik
Menottes criminelles
Crédits: Freepik

Le vieillissement de la population est un phénomène mondial qui s’accentuera au cours des prochaines années. Inexorablement la personne âgée se retrouvera à un moment ou un autre en perte d’autonomie ou du moins avec certaines limitations et cela atteint également la population en milieu carcéral.

La problématique de l’incarcération des détenus âgés
00:00 00:00

Certains criminels ont commis des méfaits à un âge avancé ou encore ont été dénoncés bien longtemps après les faits, ce qui entraîne des condamnations pour des individus vieillissant et parfois même d’un grand âge. 

L’adaptation du système carcéral 

Au Canada  le système carcéral est bien conscient des enjeux qu’implique la détention de détenus âgés, même s’ils constituent, pour l’instant, une faible population parmi les condamnés. Un projet d’adaptation est cependant déjà en cours et les Services correctionnels canadiens comptent s’attarder, entre autres, aux interventions reliées aux maladies chroniques ainsi qu’aux capacités fonctionnelles et cognitives des détenus concernés. 

Il convient  en effet de tenir compte des individus nécessitant des interventions en psychogériatrie,  des besoins spéciaux de certains et d’autres atteintes de la vieillesse telles la démence et l’incontinence, incluant des soins de fin de vie.  Les Services correctionnels  canadiens envisagent une approche holistique, donc globale, et de nombreuses consultations sont prévues incluant les détenus âgés eux-mêmes ainsi que des gérontologues, des gériatres, etc.

Par ailleurs, actuellement, il ne semble pas y avoir de consensus international pour définir ce qu’est un détenu âgé. Cela varie de 45 à  65 ans et plus, et selon Williams et coll. (2012) les recherches démontrent un vieillissement prématuré chez les personnes incarcérées allant de 10 à 15 ans supérieur à leur âge chronologique. Les adaptations ciblées peuvent donc convenir à des détenus d’âge moindre. Cette même étude mentionne de plus qu’un détenu âgé coûte environ 3 fois le prix d’un détenu plus jeune dans le système carcéral. 

 Vue en gros plan d’un maillet de juge en bois brun

Crédits: Freepik

Des aménagements possibles

Le défi rencontré est notamment d’aménager un milieu conçu presque entièrement pour des individus plus jeunes en fonction de bénéficiaires plus âgés. Mais, en milieu carcéral, il faut également réfléchir à la manière dont d’autres détenus pourraient se servir de ces mêmes éléments, par exemple est-ce qu’un aménagement quelconque pourrait devenir une arme? 

Considérant certaines déficiences sensorielles, visuelles ou auditives, il peut être adéquat, en milieu carcéral, d’agrandir les écrits des panneaux ou encore accepter un son plus élevé dans une cellule. Tout cela bien sûr sans brimer les codétenus. Par ailleurs, il faut être conscient que si un détenu âgé ne répond pas aux ordres donnés c’est peut-être en raison d’une déficience auditive et non la manifestation d’une rébellion de sa part. 

L’incident le plus fréquent chez la personne âgée demeure la chute, celle-ci peut être légère mais néanmoins occasionner une blessure, de faible à sévère, avec ou sans séquelle apparente et entraînant  des soins supplémentaires.  Même les éléments vestimentaires traditionnels doivent  donc être revus.

Des chaussures adéquates avec un bon système d’attaches faciles à ajuster, comportant une surface de contact rigide et de larges semelles absorbantes et antidérapantes sont à envisager.  De même, des vêtements faciles à enfiler sans aide seraient appropriés pour les détenus plus âgés.

La salle de bain est un endroit particulièrement à risque considérant les surfaces glissantes qu’on y retrouve et  il peut être adéquat d’y ajouter des barres d’appui autant près des toilettes que des douches ainsi que l’ajout d’un tapis ou de pièces antidérapantes aux endroits les plus à risque. Monter et descendre de la couchette peut présenter des difficultés de même que tout déplacement, tel se rendre de la cellule à la salle à manger, à temps pour le repas. Tout cela nécessite donc divers ajustements.

 L’aîné détenu peut également utiliser un fauteuil roulant, une canne ou encore une marchette, il est facile de comprendre les difficultés que cela implique ; circuler parmi les autres sans leur nuire ou les impatienter, tout comme il peut y avoir des endroits trop étroits pour convenir à une utilisation optimale de tels appareils, compliquant même parfois l’accès à certains lieux. 

Par ailleurs, pour favoriser diverses activités,  une adaptation peut être nécessaire ainsi il existe des logiciels pour les personnes affichant des problèmes de vue tout comme des systèmes de reconnaissance de la voix ainsi que des claviers et des souris adaptés aux individus présentant des problèmes de dextérité manuelle. Le but étant de conserver l’autonomie du détenu concerné le plus longtemps possible.

Un défi complexe

Les défis sont donc nombreux pour le système carcéral envers le vieillissement de sa population, le but n’étant pas de favoriser les détenus âgés mais bien de veiller à ce qu’ils aient un milieu de vie équivalent, autant que possible, à leurs codétenus.

Une solution envisageable serait une section gériatrique adaptée autant pour les détenus âgés que pour les plus jeunes présentant des handicaps ou  des difficultés physiques. Celle-ci serait dotée de rampes, de douches adaptées, de lits plus bas, de mains courantes, etc. Cela demande cependant un investissement considérable et il convient d’en évaluer l’utilité à long terme tout comme le nombre de bénéficiaires ainsi desservis. 

Mais les détenus concernés auraient ainsi accès plus facilement aux services appropriés à leur condition. Il en résulterait  moins d’hospitalisation et un personnel dédié à cette aile, adéquatement formé, et n’impliquerait  aucune obligation pour les autres agents correctionnels à s’adapter à l’âge et aux exigences de ces détenus en particulier. 

Cependant certains spécialistes arguent qu’un tel aménagement empêcherait la socialisation de ces mêmes prisonniers et soulèverait des difficultés d’ajustement lors de leur libération. De même, ceux-ci ne désirent pas nécessairement être ciblés par leur âge ou être mis à l’écart et plusieurs aiment interagir avec les plus jeunes. De plus, un tel isolement pourrait contrevenir  aux droits de l’individu à moins que ce ne soit son choix.

Les détenus âgés ou très âgés pourraient-ils être dirigés davantage vers des peines à purger en résidence? C’est une possibilité. Mais le public et les victimes des crimes commis y verraient-ils un déni de justice à leur endroit ? 

Considérer l’état de santé de l’individu, son âge et le risque qu’il représente pour la société en le libérant, du moins partiellement,  peut néanmoins sauver des coûts et amoindrir plusieurs difficultés de détention mais, tel que vu, implique d’autres considérations. Pour l’instant, il semble plutôt qu’au Canada une adaptation en milieu carcéral soit la solution envisagée.

Sources :

Services correctionnels canadiens (2018). Favoriser le bien-être et l’autonomie des détenus âgés au SCC

Simard, C. (2005). Vieillesse, identité, affectivité : Préserver la valeur du quotidien. Montréal, Chenelière éducation. Centre collégial de développement du matériel didactique, 310 p.

Vézina, Jean, Cappeliez, Philippe, Landreville, Philippe (2013). Psychologie gérontologique, 3ème édition. Montréal, Chenelière éducation, 230 p.

Williams, A Brie et coll (2012). Aging in Correctional Custody : Setting a Policy Agenda for Older Prisoner Health Care, American Journal of Public Health, juin 2012, pp.1-13