« Nous ne sommes pas Cris, mais un peuple Stoney. » Ces mots de Stephanie Alexis, chercheuse issue de la Nation Nakota Sioux d’Alexis, signataire du Traité n° 6 (Alberta, 1876), ont marqué la Journée du Savoir au Campus Saint-Jean. En effet, l’administration coloniale a utilisé les traités pour imposer un cadre colonial qui dépossédait les Premières Nations de leurs terres. Les commissaires de la Couronne n’ont pas compris l’identité linguistique et culturelle unique des Premières Nations, à l’image de la Nation Alexis, qui est intrinsèquement Nakoda, ou Isga, comme ils se désignent eux-mêmes.
C’est dans les archives francophones du XIXe siècle que la vérité refait surface.
L’héritage du père Oblat Valentin Végréville : un dictionnaire pour la mémoire
Au cœur de cette journée, un projet de recherche colossal mené par Stephanie Alexis, en collaboration avec les chercheurs Pierre Rousseau et Eva Lemaire, a captivé l’auditoire. Tout commence par la découverte des écrits du père Oblat Valentin Végréville, prêtre de paroisse à Lac Sainte-Anne entre 1875 et 1877.
Ce missionnaire visionnaire avait consigné dans un journal et un dictionnaire manuscrit la langue de la communauté qu’il côtoyait : l’assiniboine (ou Dakota Iesta). « Le père Végréville avait compris avant tout le monde qu’il s’agissait d’Assiniboines et non de Cris », explique Stephanie Alexis. Ce travail de bénédictin, qui a nécessité trois ans de transcription et de traduction de 360 images manuscrites, permet aujourd’hui à la nouvelle génération de la Nation Alexis Nakota Sioux de se réapproprier son histoire et sa langue, parlée par seulement 7 % de ses membres, selon les données de Statistique Canada (recensement de 2021).
Présentation solennelle du Dictionnaire assiniboine, le fruit du travail de ces trois chercheurs : (de droite à gauche) Pierre Rousseau, chargé de cours au Campus Saint-Jean ; Stephanie Alexis, chercheure au Alexis Heritage and Language Department ; Eva Lemaire, professeure en éducation au Campus Saint-Jean.
La recherche en français comme acte de réparation
Pour l’Acfas, qui promeut la science en français depuis un siècle, cet événement dépasse le cadre académique pour devenir un espace d’inclusion. Comme le souligne Guillaume Durou, professeur de sociologie et président de l’Acfas-Alberta, la recherche en contexte minoritaire est un outil de réconciliation.
Il faut savoir ce qui s’est passé pour comprendre ce qui doit être pardonné
En exhumant ces archives, les chercheurs accomplissent un véritable acte de justice historique. Cette démarche prend une dimension symbolique forte lorsqu’elle est portée par la relève, à l’image de Sally Saliba. Étudiante à la maîtrise au Campus Saint-Jean, elle explore les perspectives autochtones en sciences et en mathématiques. Pour elle, s’exprimer en français, une langue apprise à l’école pour raconter l’histoire des siens, c’est une source de fierté immense : « Présenter mes recherches en français et être entourée de personnes qui parlent cette belle langue est un moment très important pour moi. »
Isabelle Sperano, professeure à l’Université McEwan, présente sa recherche sur la co-conception de ressources numériques avec des jeunes ayant une expérience du système de protection de l’enfance.
Un avenir pluriel pour la science francophone
Dans le rapport d’une étude intitulée « Portrait et défis de la recherche en français en contexte minoritaire au Canada », publié par l’Acfas le 8 juin 2021, le déclin du français en recherche était alarmant. Les échanges au Campus Saint-Jean ont montré de grandes avancées. En explorant les inégalités sociales, le genre et les racines autochtones, la science francophone en Alberta s’affirme comme une « mosaïque vivante ». Ce réseau, qui s’étend d’Edmonton à Calgary, transforme la langue française en un pont essentiel entre les cultures.
En conclusion de cette journée riche en émotions, Stephanie Alexis a lancé un appel vibrant à la relève.
Il est essentiel d’apprendre les langues anciennes de cette terre et leur histoire
Grâce aux archives exhumées, une nouvelle page de la mémoire albertaine s’écrit désormais en français, dans un esprit de respect et de vérité partagée.
Lexique :
Les Cris (Nehiyawak) : Ils font partie de la famille linguistique algonquienne (comme les Ojibwés ou les Pieds-Noirs). C’est la langue autochtone la plus parlée au Canada.
Les Stoney-Nakoda (Iyethka) : Ils font partie de la famille linguistique siouane. Leurs racines linguistiques les lient aux Dakota, aux Lakotas et aux Assiniboines des Plaines.
Mosaïque vivante : un environnement dans lequel chaque élément garde sa couleur, sa forme et son identité propres ; les interactions et les adaptations culturelles et linguistiques permettent de construire un milieu de vie meilleur pour tous.