le Samedi 25 avril 2026
le Samedi 25 avril 2026 7:00 Portrait

Paulette Trottier : un cœur au diapason de la francophonie albertaine

L'éditorial du journal Le Cran, n° 10, axé sur la culture franco-albertaine. — Crédit: Paulette Trottier
L'éditorial du journal Le Cran, n° 10, axé sur la culture franco-albertaine.
Crédit: Paulette Trottier

D’Edmonton, sa ville natale, à Jasper, son lieu de résidence, le parcours de Paulette Trottier reflète celui d’une bâtisseuse de la francophonie albertaine. Née dans un foyer où le français était un rempart d'identité, elle a consacré sa vie à transformer une langue minoritaire en un espace dynamique, inclusif et orienté vers l'avenir.

Paulette Trottier : un cœur au diapason de la francophonie albertaine
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Dans le paysage linguistique de l’Alberta, certaines voix résonnent avec une force particulière. Celle de Paulette Trottier est de celles-là. Née à Edmonton en 1956, Paulette n’a pas simplement appris le français : elle est née dedans, y a grandi et l’a défendu comme on protège un héritage précieux.

L’histoire de Paulette prend racine dans le quartier francophone animé d’Edmonton, à l’ombre de l’église Saint-Joachim. À cette époque, la vie communautaire gravite autour d’un noyau vibrant : l’ACFA, les ondes de CHFA et les presses de l’imprimerie La Survivance, prédécesseur du Franco, qui allaient forger l’opinion franco-albertaine. Pour la jeune Paulette, le français n’était pas une langue de dictionnaire, mais un souffle vital : celui des jeux de ruelle, des bancs d’école, des offices religieux et même des consultations chez les médecins.

Semence du français en terre anglophone

Le foyer des Trottier fut le véritable creuset de cette identité. Son père, immigrant français et pilier de l’ACFA durant plus de trente ans, a incarné une loyauté linguistique hors du commun : après six décennies en terre albertaine, il n’avait jamais cédé à l’anglais. Sa mère, Franco-Manitobaine de cœur, servait de trait d’union entre les cultures tout en veillant à ce que le français règne à la table familiale. 

Chez nous, le français n’était pas une option, c’était le socle de chaque échange 

— Paulette Trottier

Le tournant majeur survient à l’adolescence avec l’avènement du bilinguisme officiel en 1969. Du jour au lendemain, les murs tombent : l’uniforme disparait et les écoles s’ouvrent à toutes les jeunes francophones d’Edmonton. 

Le parcours scolaire de Paulette suit le rythme des grandes mutations albertaines. De la discipline des religieuses à l’école Grandin et à l’Académie Assomption, elle a navigué dans un univers où les deux langues se côtoyaient. En 1972, elle franchit les portes de la toute nouvelle école Joseph Henry-Picard, avant de couronner ses études au Collège Universitaire Saint-Jean, demeurant fidèle à la langue française. Ce bilinguisme précoce, loin d’effriter son identité, a forgé sa conviction profonde.

La langue n’est pas une barrière, mais une passerelle vers l’autre 

— Paulette Trottier

C’est le temps de la mixité, de l’effervescence et d’un sentiment d’appartenance renouvelé.

À 18 ans, Paulette s’investit déjà dans la Francophonie jeunesse de l’Alberta (FJA). Avec une poignée d’amis, elle a façonné le journal Le Cran et bien d’autres projets culturels. Entre recettes et chroniques musicales, tout se faisait à la main, avec une rigueur artisanale qui forge son leadership.

Article de culture du journal Le Cran, 1976.

Crédit: Paulette Trottier

Article du journal Le Cran, 1976.

Crédit: Paulette Trottier

Et le français retentit au cœur des Rocheuses

Si Edmonton était un cocon, l’arrivée de Paulette à Jasper en 1982 ressemblait à un saut dans l’inconnu. Dans cette ville de montagne, le français était quasi invisible au sein du système scolaire. Ne souhaitant pas que ses enfants perdent leur langue maternelle, Paulette se transforme en stratège communautaire.

Elle organise des réunions, mobilise les parents et brave les refus initiaux à l’égard des programmes d’immersion. Sa persévérance et celle des autres  finissent par porter leurs fruits. Aujourd’hui, Jasper s’enorgueillit d’une école francophone allant de la maternelle à la douzième année, complétée par un programme d’immersion aux écoles élémentaires et au Junior High jusqu’à la neuvième année. Pour elle, il n’avait jamais été question de « survivre » en tant que minorité, mais de prospérer.

Conseil Administratif ACFA Régionale de Jasper

Crédit: ACFA Régionale de Jasper

Toujours aux premières loges de l’ACFA de Jasper, Paulette cultive une francophonie aux mille visages. Pour elle, la langue de Molière en Alberta n’est pas une relique que l’on protège, mais une mosaïque qui s’enrichit. Elle accueille avec la même ferveur, Métis,  Québécois, Acadiens, Franco-Manitobains et nouveaux arrivants venus de Madagascar, de Tunisie ou d’ailleurs.

La francophonie n’est pas une tradition figée, c’est une richesse qui se nourrit de l’autre

— Paulette Trottier

Cet humanisme lui vient de son père, Eugène Trottier, qui, malgré son intransigeance linguistique, gardait sa porte grande ouverte sur le monde. C’est ce legs d’ouverture qu’elle s’attelle aujourd’hui à transmettre aux jeunes générations.

La survie de la langue n’est pas une fin en soi, mais un voyage qui passe par le partage. Paulette Trottier perçoit dans le bilinguisme « un horizon de possibles », une promesse de liberté qu’elle offre aux jeunes de tous horizons. Entre la mémoire des pionniers et l’énergie de la jeunesse, elle tisse un lien indéfectible, prouvant que le français n’est pas en sursis, mais en pleine effervescence en Alberta. Elle ne se contente pas de protéger un héritage ; elle fait germer une communauté où le sentiment d’appartenance fleurit pour tous.

Lexique :

Diapason : désigne l’accord, l’harmonie ou la résonance entre des personnes, des idées ou des choses (sens figuré).

Projet portrait communautaire – 100 ans de francophonie, ça se raconte!

Dans le cadre des célébrations des 100 ans de l’ACFA, Le Franco a entrepris de publier chaque mois le portrait de membres de la communauté dont la vie a profondément été influencée par la francophonie albertaine. Chaque mois jusqu’en décembre 2026, nous vous proposons de rencontrer une de ces personnes dans les pages du journal.