Pour notre série « La francophonie, ça se raconte », la juge Moreau dévoile son parcours de pionnière, l’influence de ses racines et sa vision d’une justice canadienne véritablement bilingue.
Il y a des nominations qui, plus que des titres, sont des symboles. Pour la juge Mary Moreau, prêter serment à la Cour suprême du Canada en 2023 n’était pas seulement l’aboutissement d’une carrière juridique exemplaire, c’était l’entrée de la perspective franco-albertaine dans le sanctuaire du droit canadien. Entre les murs chargés d’histoire d’Ottawa, celle qui a grandi à Edmonton n’oublie jamais d’où elle vient.
L’héritage d’un nom, le souffle d’une culture
Fille d’une mère anglophone et d’un père francophone, la juge Moreau porte en elle la dualité linguistique jusque dans son prénom. « Mary, écrit à l’anglaise, c’était une négociation entre mes parents », confie-t-elle avec un sourire. Mais c’est par son père que l’immersion culturelle s’est opérée. Jeune, elle aimait écouter la radio CHFA, suivre les mélodies de Beau Dommage, participer à la cabane à sucre, regarder des pièces locales de théâtre en français. La langue française a toujours été pour elle bien plus qu’un outil de travail.
Le langage n’est pas seulement un mode d’expression, c’est un moyen d’exprimer son identité culturelle
Témoin et actrice de l’histoire
La juge Moreau mesure le chemin parcouru, rappelle avec précision la chronologie des luttes des Franco-Albertains pour l’éducation en français dans l’Ouest canadien : l’autorisation gouvernementale de l’enseignement en français en 1968, puis l’avancée majeure de la Charte canadienne des droits et libertés de 1982.
Pionnière, elle fut l’une des conseillères juridiques dans l’emblématique affaire Mahé. L’arrêt Mahé c. Alberta, rendu par la Cour suprême du Canada en 1990, est sans doute une décision importante de l’histoire pour les francophones en situation minoritaire au Canada. Un arrêt qui a transformé le paysage scolaire de l’Ouest.
En 1905, l’Alberta était francophone à environ 50 %, mais en 1990 (au moment de l’arrêt), ce chiffre était tombé à 6 %. L’arrêt Mahé était donc une intervention de « dernière chance » pour contrer l’assimilation. Le symbole est puissant, explique Madame la Juge. « On est passé d’écoles bilingues à 49 écoles francophones dans la province, gérée par des conseils scolaires francophones. On peut citer parmi ces écoles, Joseph-Moreau, ouverte en 2009 à Edmonton et portant le nom de son père, orthopédiste de formation et défenseur de la francophonie albertaine de cette époque.
Une majorité féminine historique
Sa nomination marque également un tournant pour l’égalité des genres : pour la première fois, les femmes sont devenues majoritaires à la Cour suprême. « Je suis très fière du fait que je vienne de la minorité linguistique de l’Ouest, ainsi que de ma nomination en tant que femme », souligne celle qui succède à la lignée ouverte par Bertha Wilson en 1982, suivie par Claire L’Heureux-Dubé en 1987, puis Beverley McLachlin en 1989 (qui deviendra la première femme Juge en chef en 2000) … et Mary Moreau en 2023.
À Ottawa, elle ne se contente pas de siéger ; elle vit sa langue. « Ici, le niveau de bilinguisme est très élevé. On n’est pas bilingue juste en nom, on l’est en pratique », se réjouit-elle, trouvant réconfortant d’entendre le français résonner dans les couloirs et les délibérations.
Les prismes de la sagesse
Interrogée sur les conseils qu’elle donnerait à la jeune étudiante qu’elle était au Palais de justice d’Edmonton, la juge Moreau revient sur l’enseignement de son mentor en philosophie au Campus Saint-Jean en 1975 et 1976, M. Laurent Godbout. Il lui a appris à voir les problèmes juridiques comme des « prismes » à multiples facettes.
Son secret de réussite ? La préparation rigoureuse de ce que l’on peut contrôler, mais aussi l’humilité de demander de l’aide. Mère de quatre enfants et aujourd’hui grand-mère, elle insiste sur l’importance de l’équilibre .
Si on essaie de tout faire seul, on risque de ne pas en faire assez
Guidée par l’instinct de sa mère qui l’encourageait à toujours voir où se trouvaient les opportunités, Mary Moreau a franchi des portes que peu de Franco-Albertains avaient osé pousser avant elle. Avant de rejoindre Ottawa, elle a laissé sa marque comme juge en chef de la Cour du Banc du Roi de l’Alberta en 2017, en lançant des initiatives concrètes pour l’accès à la justice en français à sa cour. Par le biais d’enregistrements sonores, joués dans les salles d’audience pour annoncer le droit à un procès en français ou en anglais au choix de l’accusé, pancartes aux mêmes objectifs dans les centres de détention et aussi des réunions annuelles avec les membres du barreau albertain francophone.
Aujourd’hui, alors qu’elle s’adapte à sa nouvelle vie de recherche et d’écriture au sommet de l’État, elle reste cette sentinelle attentive. Mary Moreau ne se contente pas de juger ; elle raconte, par sa simple présence, que l’excellence peut s’écrire, se plaider et se vivre en français, même au cœur des Prairies.
Projet portrait communautaire – 100 ans de francophonie, ça se raconte!
Dans le cadre des célébrations des 100 ans de l’ACFA, Le Franco a entrepris de publier chaque mois le portrait de membres de la communauté dont la vie a profondément été influencée par la francophonie albertaine. Chaque mois jusqu’en décembre 2026, nous vous proposons de rencontrer une de ces personnes dans les pages du journal.
Déclaration IA : Le présent article a été rédigé par un journaliste. Un outil d’intelligence artificielle a été utilisé pour faire de la recherche, appuyer la transcription des entrevues et faire de la correction. La journaliste a vérifié l’exactitude des propos.