Les racines de la sénatrice Claudette Tardif sont le fruit d’un métissage singulier. Son père d’origine russo-allemande n’a embrassé la langue française qu’au lendemain de son union avec sa mère.
Pour elle, tout commence à Westlock, dans une Alberta anglophone des années 1950. À cette époque, l’instruction en français est une tolérance d’une heure par jour. Pourtant, Claudette grandit avec une certitude : celle de ses grands-parents, colonisateurs et défricheurs venus du Québec, qui exigent que la flamme ne s’éteigne pas.
« Mes grands-parents payaient mes frais de scolarité au pensionnat de Legal dès l’âge de six ans pour que je puisse vivre en français », se souvient-elle avec fierté. C’est dans cet exil formateur que se forge son identité et la langue française devient son armure.
Le Campus Saint-Jean : sauver le « cœur battant »
En 1995, fraichement nommée doyenne du Campus Saint-Jean, Claudette Tardif fait face à un mur : les coupures budgétaires menacent de détruire la résidence historique de 1911.
On me disait que ça coûtait trop cher. Je savais que ce bâtiment était le cœur battant de notre communauté
La doyenne demande trois ans pour sauver le monument. Entre les gouvernements qui se renvoient la balle, elle devient militante. Par une mobilisation communautaire exemplaire, elle orchestre une levée de fonds majeure, arrachant près de 500 000 $ à la communauté dans le cadre d’un chantier global de près de 8 millions $ financé par les gouvernements fédéraux, provinciaux et l’université. Pour sceller cet effort, une campagne de souscription propose aux donateurs d’inscrire leur nom dans l’histoire du lieu pour la somme de 3 000 $. Le symbole est sauvé.
Elle se souvient encore de la condescendance d’un député albertain anglophone en ces moments décisifs : « [Je] ne mettrais jamais une cenne pour « des briques et du mortier » dans nos bâtiments. » Trois ans plus tard, ce même élu était pourtant présent à l’inauguration.
« Parfois, ma plus grande force de caractère, c’était d’être celle dont on disait : « Oh non, pas encore elle ! » », sourit-elle.
Mais Claudette Tardif ne s’arrête pas aux briques. Elle force l’ouverture de programmes en administration et en sciences infirmières, malgré la résistance féroce des doyens anglophones. « Il a fallu une pétition de près de 800 citoyens pour que l’Université de l’Alberta cède enfin », raconte-t-elle, illustrant que la science en français en milieu minoritaire est, elle aussi, une conquête politique.
Campus Saint-Jean, vu d’en haut!
La colonne vertébrale de la francophonie : institutions et philanthropie
Pour Mme Tardif, si le cœur de la francophonie réside dans l’individu, sa colonne vertébrale est institutionnelle. Elle cite l’ACFA et le Secrétariat francophone comme des piliers, mais souligne un moteur souvent oublié : la Fondation franco-albertaine.
La philanthropie en Alberta a connu un essor spectaculaire. Passer d’un fonds de dotation embryonnaire à un capital qui dépasse aujourd’hui les 10 millions de dollars en actifs démontre un engagement communautaire sans précédent. Cette force financière permet aujourd’hui d’offrir des bourses dans tous les domaines, prouvant que la communauté a appris à bâtir sa propre autonomie.
Au Sénat, sa mission était de briser le mythe d’une francophonie limitée au Québec. « Je voulais qu’ils sachent qu’il existe des communautés vibrantes ici, dans le Far West canadien. » Marraine de la modernisation de la Loi sur les langues officielles, Claudette Tardif a lutté pour l’accès à la justice et le bilinguisme des juges.
Malgré les honneurs, Ordre du Canada, Légion d’honneur de France, Ordre d’excellence de l’Alberta, Claudette Tardif demeure une sentinelle lucide. Pour elle, le récit n’est pas fini.
L’accès équitable à la justice et aux services de santé en français reste un chantier immense
Face à l’immigration qui métamorphose la province, elle prône un dialogue authentique. « Il faut que nos nouveaux arrivants connaissent notre histoire. S’ils comprennent nos luttes passées, ils seront les premiers à protéger nos acquis. » Elle voit dans ces nouveaux visages, notamment les enseignants venus d’ailleurs, le nouveau souffle de l’Alberta. La fierté et l’audace feront pérenniser la langue française en « une source de puissance. »
Lexique
Coupure budgétaire : réduction des fonds alloués à un projet, un service ou une organisation.
Condescendant : attitude ou un ton qui témoigne d’une supériorité bienveillante, mais souvent méprisant envers quelqu’un.
Projet portrait communautaire – 100 ans de francophonie, ça se raconte!
Dans le cadre des célébrations des 100 ans de l’ACFA, Le Franco a entrepris de publier chaque mois le portrait de membres de la communauté dont la vie a profondément été influencée par la francophonie albertaine. Chaque mois jusqu’en décembre 2026, nous vous proposons de rencontrer une de ces personnes dans les pages du journal.
Déclaration IA : Le présent article a été rédigé par une journaliste. Un outil d’intelligence artificielle a été utilisé pour appuyer la transcription des entrevues. La journaliste a vérifié l’exactitude des propos.