le Lundi 13 juillet 2026
le Lundi 13 juillet 2026 7:00 Arts et culture

Forum des arts 2026 : la création franco-albertaine entre vertige technologique et transmission humaine

Marie-Joanne Fogué Makou, gagnante du prix Envol 2026. « Ce que je souhaite,
c'est d'être la relève, d'être une inspiration pour les jeunes Noirs... ».  — Crédit : Le Franco.
Marie-Joanne Fogué Makou, gagnante du prix Envol 2026. « Ce que je souhaite, c'est d'être la relève, d'être une inspiration pour les jeunes Noirs... ».
Crédit : Le Franco.

Le Forum des arts et de la culture 2026 s’est ouvert le 18 juin à Edmonton dans un climat de profonde réflexion. Alors que les institutions interrogent l’impact de l'intelligence artificielle sur l’écosystème culturel, les artistes de terrain, eux, répondent par ce qui fait l'essence de leur résilience : deux jours de plongée au cœur d’une francophonie artistique albertaine en pleine mutation.

Forum des arts 2026 : la création franco-albertaine entre vertige technologique et transmission humaine
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À gauche, Marcel Préville, président sortant du Rafa. À droite, Raphaël Freynet, directeur général. « Comment préserver la valeur du travail artistique ? Comment tirer parti des nouveaux outils sans perdre de vue ce qui rend l’art profondément humain ? » Questions cruciales du président et directeur général. Crédit: Le Franco.

« Comment préserver la valeur du travail artistique ? Comment tirer parti des nouveaux outils sans perdre de vue ce qui rend l’art profondément humain ? » C’est par ces questions cruciales que le président du Regroupement artistique francophone de l’Alberta (RAFA), Marcel Préville, et son directeur, Raphaël Freynet, ont accueilli la communauté au Forum des arts et de la culture 2026.

Dans un contexte hanté par l’essor de l’intelligence artificielle et les transformations numériques, le RAFA a profité de l’évènement pour officialiser le renouvèlement de son entente « chef de file » avec l’ACFA, consolidant son rôle de leadeur sectoriel. Pourtant, si le sommet institutionnel planche sur les algorithmes, les réalités partagées par les artistes lors du gala de l’excellence rappellent que l’avenir de la culture franco-albertaine repose d’abord sur une énergie collective.

Dilemme de la mi-carrière et force du mentorat

Ronald Tremblay, pionnier de la scène culturelle de l’Ouest, ancien réalisateur à Radio-Canada et récipiendaire de l’Ordre du Canada, pose un regard lucide sur les mutations des arts. S’il a reçu le prestigieux prix Martin-Lavoie lors du gala, distinction qui l’a touché « au plus profond » car remis par les trois sœurs de son défunt ami, il constate que le métier d’artiste s’est profondément métamorphosé.

Les artistes sont plus professionnels aujourd’hui . Cela ne veut pas dire qu’il y a plus de talent, mais ils sont obligés de se prendre en main beaucoup plus, ils sont moins encadrés institutionnellement. Chaque artiste qui fait son chemin doit être un peu comme une petite entreprise.

— Ronald Tremblay.

Si la technologie numérique permet aujourd’hui d’envoyer des pistes de studio d’une province à l’autre en un clic, brisant ainsi le « vase clos » des décennies passées, elle a aussi dilué l’espace médiatique. Cette obligation de porter plusieurs chapeaux : création, gestion et mentorat sont le pain quotidien des créateurs d’aujourd’hui. Finaliste au Prix d’excellence 2026, Émanuel Dubbeldam incarne cette génération d’artistes-pigistes qui naviguent dans un marché minoritaire unique. Après avoir quitté Radio-Canada et l’émission jeunesse « On y va ! », il traverse ce moment charnière entre l’émergence et la mi-carrière. Pour lui, la petite taille de la communauté franco-albertaine recèle une richesse cachée : l’accès à un soutien personnalisé unique, loin des grands groupes anglophones de 40 étudiants.

« Vu que la communauté francophone est tellement plus petite, on a la chance de recevoir de l’instruction beaucoup plus individuelle, plus personnalisée », nous confie Émanuel lors d’un entretien téléphonique. « J’offre mes services, j’appuie les artistes qui sont en début de carrière parce que c’est ce qui a été fait pour moi. […] C’est un apprentissage tellement plus riche. »

Preuve absolue de cette transmission : Émanuel partageait la liste des finalistes avec sa mentorée, Marie-Joanne Fogué Makou, qui a repris le flambeau à l’animation de l’émission « On y va ! » sur Unis TV. « De pouvoir collaborer de près avec elle, c’était magnifique. Je laisse la place », dit-il avec fierté.

Deuxième personne à partir de la Gauche: Ronald Tremblay, récipiendaire du prestigieux prix Martin-Lavoie lors du gala. « Les artistes sont plus professionnels aujourd’hui », observe Ronald Tremblay. « Cela ne veut pas dire qu’il y a plus de talent, mais ils sont obligés de se prendre en main beaucoup plus, ils sont moins
encadrés institutionnellement. Chaque artiste qui fait son chemin doit être un peu comme une petite entreprise. »

Crédit : Le Franco.

L’envol d’une relève plurielle et engagée Grande gagnante du Prix Envol 2026, Marie-Joanne Fogué Makou est le visage de cette relève décomplexée, intersectionnelle et passionnée. Comédienne et animatrice d’origine
camerounaise établie à Edmonton, elle voit cette distinction décernée par ses pairs comme un puissant accélérateur de confiance.

Le prix s’appelle Envol, ce qui évoque un grand saut, le début d’un voyage. Il faut que je m’envole, il faut que je continue. Ça ne s’appelle pas le prix « on arrête maintenant ! 

— Marie-Joanne Fogué Makou

Inspirée à ses débuts par sa grand-mère adoptive ainsi que par ses mentors, Steve Jodoin et Mireille Moquin, Marie-Joanne souhaite utiliser sa tribune pour briser les barrières liées à l’immigration et au genre.

Ce que je souhaite, c’est d’être la relève, d’être une inspiration pour les jeunes Noirs. C’est tellement rare dans la communauté d’Edmonton de voir des jeunes artistes noirs, des femmes artistes noires. Je veux être cette personne qui montre que c’est possible, qu’il y a toujours une possibilité, pour que les jeunes puissent se sentir confortables et ne pas se douter.

— Marie-Joanne Fogué Makou

Portant des projets théâtraux intégrant l’expression corporelle et les récits d’immigration pour redonner confiance aux enfants nouveaux arrivants, elle incarne cette francophonie plurielle que les organismes tentent d’épauler.

Nominés pour le prix Envol 2026, Émanuel Dubbeldam et Marie-Joanne Fogué Makou

Le défi des structures : financement et décentralisation Le défi reste de taille pour le RAFA. Entre l’inflation qui frappe les couts de production et des enveloppes gouvernementales qui stagnent, l’organisme doit rivaliser d’ingéniosité. Sa stratégie repose sur la décentralisation de ses services, le déploiement d’ateliers professionnels en milieu rural et la mutualisation des tournées pour amortir les couts logistiques des distances albertaines.

Pour la direction du RAFA, les festivals communautaires restent des « incubateurs vitaux » pour tester la relève. À long terme, le rêve demeure entier : voir émerger un véritable corridor culturel francophone permanent à l’échelle de la province, soutenu par un fonds de dotation dédié.
Pour y parvenir, les institutions devront continuer d’écouter leurs créateurs, car, comme le rappelle si bien Ronald Tremblay, « peu importent les bouleversements technologiques ou les algorithmes d’IA à venir : l’art est un muscle, et il faut le pratiquer tous les jours ».

Marc Beaudin, artiste invité au Forum des arts et de la culture 2026. 

Crédit: Le Franco.

Lexique

Algorithme : une suite finie et ordonnée d’instructions ou de règles strictes permettant de
résoudre un problème ou d’accomplir une tâche précise.