Le long des trottoirs du centre-ville d’Edmonton, des personnes sont assises, adossées contre les murs, le regard vide, les visages émaciés et parfois des pipes en verre à la main. Ces personnes s’abritent dans les stations de métro ou se concentrent aux alentours des services publics auprès desquels elles peuvent obtenir un peu d’aide. Patrick Black, responsable adjoint et superviseur de l’équipe de prévention des surdoses Street Works à Boyle Street Community Services, assiste et côtois chaque jour, les Edmontoniens tombés dans la dépendance aux Opioïdes. Son travail consiste à les guider à travers les systèmes d’aide contre l’itinérance et les parcours de santé liés à la dépendance. Boyle Street Community Services déploie des équipes d’intervention de proximité, qui circulent en voiture tous les jours et à toute heure. Le rôle de ces agents est d’intervenir auprès de ceux qui ont besoin de soins, mais qui ne nécessite pas une urgence.
Boyle Street Community Services
Edmonton est particulièrement touché par cette crise.
Nous avons la triste distinction d’enregistrer le plus grand nombre de décès par surdose de toutes les villes de l’Alberta
En effet, l’année dernière, plus de 70 % des décès dus à la consommation d’opioïdes ont eu lieu dans la ville. Mais ces dernières années, la situation a évolué, le carfentanil est devenu de plus en plus présent dans l’approvisionnement illicite en opioïdes. Cet analogue chimique au fentanyl est 100 fois plus puissant que ce dernier et 10 000 fois plus puissant que la morphine.
Au fur et à mesure des années, la production s’est déplacée pour faciliter son importation sur le territoire. Historiquement produite en Asie, elle s’est déplacée au Mexique pour pouvoir être importée par les États-Unis. Mais aujourd’hui, celle-ci semble se réinstaller au niveau national. Comme l’explique Elaine Hyshka, professeure agrégée à l’École de santé publique de l’Université de l’Alberta « Les personnes importent des précurseurs et fabriquent les substances dans des laboratoires au Canada ». Les produits sont ensuite vendus sur le marché intérieur en minimisant les risques dus au passage de la frontière. Toutefois, il est donc très difficile de suivre l’évolution des dynamiques du marché des drogues illicites et des nouvelles substances qui apparaissent, compte tenu de la volatilité et de l’absence de régulation de celui-ci. De plus, l’évolution du marché rend les produits très dangereux. « Beaucoup de produits opioïdes dans l’Ouest canadien sont de plus en plus contaminés par des benzodiazépines, qui ne sont pas non plus de qualité pharmaceutique, donc fabriquée illégalement », met en garde Elaine Hyshka.
Un manque d’accès au logement qui se répercute sur les parcours de soin
Edmonton est une ville ouvrière dynamique, dont l’économie se concentre sur l’extraction minière et pétrolière. C’est donc naturellement qu’elle regroupe une large population de travailleurs du secteur, provenant de l’étranger ou des communautés rurales et autochtones du nord du Canada. Les emplois ouvriers dans les secteurs pétroliers, gaziers ou miniers dépendent des besoins extractifs de la province et sont donc par nature instables pour les travailleurs. On observe d’ailleurs souvent une rotation dans ces emplois et cette instabilité économique favorise la précarisation de certains ouvriers du secteur. « On voit beaucoup de gens arriver de partout au Canada pour travailler. Et si quelqu’un perd son emploi, il se retrouve coincé à Edmonton », observe Patrick Black.
Village de sans-abris
La perte d’emploi peut être une véritable pente glissante, car le problème du logement s’impose rapidement au chercheur d’emploi. Malgré le fait qu’on trouve une disponibilité importante de logements dans la ville, les revenus des populations précaires ne suivent pas les loyers. La conseillère à la mairie d’Edmonton, Anne Stevenson a pu l’observer, « j’ai eu l’occasion de participer à ce qu’on appelle le dénombrement ponctuel, ça signifie qu’on va sur le terrain interroger les personnes en situation d’itinérance. Ce qui m’a vraiment frappé, c’est que la majorité des personnes à qui je parlais bénéficiaient d’allocations, mais celles-ci étaient tellement basses que ces personnes ne pouvaient pas se payer un loyer ». À cela s’ajoute le manque de logements sociaux en Alberta et au Canada. C’est la raison pour laquelle certains citoyens se retrouvent à la rue sans solution. La conseillère précise que « la consommation de drogues n’est pas la principale raison pour laquelle les gens se retrouvent sans abri au départ ». Lorsque les personnes tombent dans l’itinérance, elles ont tendance à se tourner vers les drogues pour rester éveillées et en sécurité. Anne Stevenson se désole de ces situations, « l’histoire la plus triste que j’ai entendue, c’est celle d’une adolescente de 15 ans qui avait fait une désintox et a suivi un programme de rétablissement. En sortant, elle n’a pas pu accéder à un logement pendant six semaines. Bien sûr, elle s’est retrouvée à nouveau sans abri puis est retombée dans la dépendance. C’est un échec total du système et il sera tellement plus difficile pour elle de refaire ce chemin. Sans compter que ce n’est pas non plus une utilisation efficace de l’argent des contribuables ».
Le gouvernement de l’Alberta se désengage des sites de consommation supervisée
Le gouvernement de l’Alberta a engagé, l’année dernière, une nouvelle stratégie politique sur la guérison et le traitement de la dépendance avec l’agence Recovery Alberta. Dans le sillon de ces nouvelles politiques publiques de santé, ce sont les sites de consommation supervisée qui sont visés. Le dernier en date est celui de l’hôpital Royal Alexandra à Edmonton, qui a fermé ses portes en décembre dernier. Selon le gouvernement, ces centres n’étaient pas voués à être permanents, et ont montré leurs limites.
Mais cette décision pourrait complexifier l’accès des soignants auprès des personnes dépendantes qui ont besoin de soins.
Les sites de consommation supervisée ne visent pas à maintenir les gens dans leur dépendance indéfiniment. Il s’agit de les rejoindre là où ils sont, de les garder en vie le temps qu’ils se sentent prêts à entamer un traitement. Et un très grand nombre d’orientations vers des traitements proviennent précisément des sites de consommation supervisée. C’est un lieu où les gens peuvent construire des relations, et c’est une voie vers le traitement et le rétablissement
La santé publique est sous la responsabilité de la province, celle-ci investit dans des communautés de rétablissement et cherche à élargir l’accès à la désintoxication. Mais le principal obstacle de ces politiques reste l’accès aux traitements, il est très difficile d’obtenir une place en centre de désintoxication. Du côté de la ville, les politiques se concentrent sur le logement. La stratégie se concentre sur le logement de transition ou le logement avec services de soutien, c’est-à-dire que ce n’est pas seulement un appartement, mais une communauté qui entoure les gens et les soutient dans leur parcours. « Chaque individu est complexe, ses besoins sont différents et ses expériences sont différentes. Mais au bout du compte, les solutions sont simples. On sait ce qui fonctionne, offrir aux gens de la stabilité, un logement et des services d’accompagnement », conclut ainsi la conseillère d’Edmonton.
Ville de Edmonton