Il y a des distinctions honorifiques qui ressemblent à des couronnes de fin d’apparat, épinglées au revers d’un veston pour solder les comptes d’une époque. Quand Jeanne Lehman reçoit son insigne de l’Ordre du Canada, ce n’est pas la consécration d’une sage notable que l’on salue, mais la cicatrice encore vive d’une décennie de luttes obstinées.
Arrivée en Alberta en 2011 avec un bagage universitaire en droit des affaires et en gestion, cette pionnière n’a jamais cherché à faire tapisserie. Sa trajectoire se lit comme un démontage méthodique des illusions polies de la société d’accueil. De la cour d’une école primaire d’Edmonton où elle s’étonne du vide de représentation, jusqu’à la fondation de Black Canadian Women, qui est devenu Femmes canadiennes en action, son combat n’a jamais varié : passer de la simple figuration cosmétique à l’exercice réel du pouvoir décisionnel.
Le mur du mérite et le verrou des consciences
L’histoire de la Francophonie albertaine plurielle (FRAP), qu’elle a cofondée et enregistrée en 2014, prend racine dans un dialogue de sourds avec le Conseil scolaire Centre-Nord. Face à des cours d’école peuplées d’enfants noirs et à un corps enseignant uniformément blanc, la réponse institutionnelle s’abrite derrière un dogme rigide du mérite.
Pour Jeanne Lehman, l’argument est une insulte à l’évidence : « On ne vous demande pas d’embaucher des incompétents, ces personnes ont leur baccalauréat d’ici ! », répondit-elle aux propos condescendants d’un membre du Conseil scolaire Centre Nord lors d’une rencontre. Le refus d’intégrer une diversité authentique ne relève pas seulement d’un calcul statistique, c’est un verrou psychologique.
Pour Lehman, un enfant qui grandit sans voir de figures d’autorités issues de son milieu intériorise l’idée que le succès des minorités relève de l’accident ou de la faveur ministérielle. C’est ce plafond de verre institutionnel qu’il a fallu fracturer, au prix d’un épuisement physique et moral qu’elle ne cache pas.
Je sortais de ces réunions-là complètement éraillée, j’avais mal partout, parce qu’il fallait lutter pour quelque chose qui était normalement évident
Dépasser le piège du folklore et du repli
La lucidité de Jeanne Lehman est aussi intraitable envers sa propre communauté. Elle refuse l’écueil du victimisme stérile et balaie d’un revers de main la binarité simpliste des étiquettes raciales. « Tout ce baratin sur le noir et le blanc, ça n’a aucun sens. Ce n’est pas parce qu’on est noir qu’on défend la communauté. Il faut des compétences, il faut travailler comme un dur », dit-elle avec fermeté.
S’attaquer aux barrières entrepreneuriales et au leadeurship des femmes à travers son organisation, c’est exiger des nouveaux arrivants qu’ils sortent du piège de l’informel et des micro-initiatives sous-financées pour embrasser la rigueur de l’écosystème nord-américain. Le Canada, rappelle-t-elle, sélectionne une élite intellectuelle redoutable : médecins, ingénieurs, docteurs, etc.
La fondatrice de Femmes canadiennes en action affirme qu’il est absurde d’attendre des subventions individuelles ou des passe-droits : la réussite s’arrache par l’effort structuré, l’apprentissage des codes et l’audace de foncer dans un environnement à 90% anglophone, sans jamais renoncer à la richesse de son bilinguisme.
Le véritable héritage ne se mesure ni dans les organigrammes officiels ni dans les comités de complaisance. Il s’étend dans la réussite de chaque femme…
Une question de personnes
Aujourd’hui, alors que les institutions célèbrent de grands centenaires et que les organisations d’établissement comme la FRAP gèrent les urgences de l’accueil de première ligne, Jeanne Lehman observe le paysage avec un mélange de satisfaction pragmatique et d’amertume lucide. Elle déplore que les institutions préfèrent souvent s’entourer de profils consensuels, inoffensifs et semblent l’ignorer, lorsqu’il s’agit de redéfinir l’avenir de la francophonie.
Cependant, le véritable héritage de Jeanne Lehman ne se mesure ni dans les organigrammes officiels ni dans les comités de complaisance. Il s’étend dans la réussite de chaque femme qui ouvre une garderie de pointe, implante un commerce ou ose, comme elle en 2015, se présenter pour la première fois sur la scène fédérale. L’héritage n’est pas une relique qu’on dépose sur une étagère : « Une fois que c’est parti, qui va parler s’il n’y a pas des gens pour le porter ? » Pour Jeanne Lehman, la seule récompense qui vaille reste de voir la relève prendre toute la place, debout et sans permission.
Lexique
Passe-droit : une faveur, un avantage ou une dispense accordée à une personne en infraction aux règles établis, aux lois ou aux usages en vigueur, souvent par piston, favoritisme ou abus d’autorité.
Relique : un reste matériel (un ossement, un vêtement, un objet personnel) ayant appartenu à un saint, à une personne vénérée ou, par extension, à un personnage illustre. Dans un sens plus large et figuré, c’est un vestige, un reste précieux du passé ou d’une chose qui a disparu.