La fabrique du discours ou l’art de convertir à une idéologie

Écrit par : Étienne Haché

7 mai 2021

Mots-clés :

Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « polémique et philosophique ».

L’exigence d’ouverture à la pluralité et à la diversité culturelle qui se manifeste au sein de nos sociétés contemporaines oblige les universités et les chercheurs, tant en sciences fondamentales qu’en sciences humaines, à revoir leurs travaux et la conduite de leur recherche.

Outre l’utilisation des binômes conceptuels mâle-femelle, homme-femme, le milieu de la recherche, que ce soit aux États-Unis, au Canada ou ailleurs en Europe et dans le monde, est aussi confronté depuis quelques temps à de profondes turbulences qui remettent en question tout l’édifice hétéronormatif dominant dans la transmission des savoirs.

La tolérance contre l’humanisme

Ces transformations, incluant les discours de violence et de haine qui les ont accompagnées récemment sur la place publique et dans les réseaux sociaux, ne sont pas seulement le résultat d’interprétations des découvertes en biologie ou dans les sciences cognitives. Elles ont aussi comme héritage ce qu’on a appelé au siècle dernier, en France, la déconstruction. Ce mouvement qui a connu son heure de gloire dans les années 1960 et 1970 s’est essayé, sous le couvert du relativisme culturel et de la tolérance, à repenser l’identité à rebours de l’ethnocentrisme occidental et sa prétention à englober les particularismes et les individualités dans l’orbite du progrès et de la civilisation.

En proposant une définition transcendantale de l’homme à partir d’invariants (codes, signes, structures) et non plus d’après la notion de sujet ou de raison, le structuralisme et plus généralement la déconstruction ont certes conduit à une meilleure compréhension de certains mécanismes sociolinguistiques et psychanalytiques. Ils n’ont pourtant pas moins fait apparaître que l’individu reste soumis à des déterminismes en quelque sorte sur lesquels il n’a pas toujours prise (langue, histoire, religion, culture).

L’intersectionalisme ou les dangers de l’antiracisme

Si les vieilles recettes assimilationnistes ne sont plus tenables, en revanche l’intersectionalisme et les théories du genre (sexe, identité, race) qui ont pris le relais de la déconstruction depuis 1980 aux États-Unis n’échappent pas à la difficulté de concevoir d’autres modèles culturels sans succomber à la tentation de rétablir une hiérarchie des valeurs. Au point même d’alimenter un « racialisme agressif » qui contribue à réintroduire la notion de race, concept que l’on croyait pourtant avoir détruit il y a cinquante ans à travers les croisées politiques et les processus sociaux et intellectuels de la déconstruction.

Après l’expérience malheureuse de certaines universités canadiennes et américaines, c’est autour de la France de faire les frais de l’antiracisme. Récemment, deux enseignants de l’IEP de l’Université de Grenoble furent taxés d’islamophobie et violemment pris à partie dans les médias et sur les réseaux sociaux par un mouvement étudiant radical. Soumise à la loi de l’offre et de la demande depuis que la mondialisation a fait son œuvre, voici que l’université assiste maintenant, en son sein, à une lutte de tous contre tous.

Comme le souligne Pascal Bruckner (Un coupable presque parfait, 2020), dans ce nouvel état de nature, où qui ne dit mot consent, le blanc en particulier est devenu le coupable idéal : raciste, il est aussi perçu comme le « violeur ontologique » par excellence et « l’exploiteur » des dominés et des racisés. Face à cette tendance réactionnaire, des cadres universitaires, pourtant bien avisés, se refusent de sanctionner au nom de la tolérance ou tout simplement par crainte d’être accusés d’oppresseurs.

Si bien intentionnées soient-elles dans leur critique de l’universalisme, les théories de l’intersectionalisme ne sont jamais loin d’une récupération par un antiracisme à la dérive. Le danger avec les théories du genre, c’est qu’elles ne parlent plus de combat contre l’ethnocentrisme au nom d’un relativisme culturel comme à l’époque de la décolonisation. Nous sommes dans le monde d’après… Dans une sorte de post-modernisme individualiste, pour reprendre une formule du sociologue Gilles Lipovetsky (L’ère du vide. Essai sur l’individualisme contemporain, 1983) : passées les émotions et les revendications, le lynchage médiatique, la violence, voire l’appel au meurtre, deviennent les fondements légitimes, bien qu’arbitraires, d’un nouveau combat.

L’humanité doit résister aux affronts idéologiques

Nous faut-il absolument choisir entre « l’homme-lieu » et « l’homme flottant » ? Il semble pourtant que certains aient décidé de le faire à notre place. Après les bêtises de certains dirigeants et des modes de gestion parfois chaotiques, rien ne saurait être plus détestable dans un milieu universitaire digne de ce nom que de se faire dicter ce genre de pensée préfabriquée.

Plus besoin d’un détour par le passé, par les signes d’humanité déposés dans les grands livres. C’est trop suspect, dit-on. Or, pour accuser Platon de misogynie, comme l’ont si souvent fait les mouvements féministes, ou pour imputer à Descartes, à la manière de Michel Foucault (Histoire de la folie…, 1961), l’invention du premier hôpital pour malades mentaux à Paris en 1656, ou encore pour accuser Hegel d’européen ethnocentrique, il a bien fallu lire et interpréter leurs écrits et non pas simplement se contenter de vagues opinions reçues.

Mais il n’en va plus ainsi. Plus besoin de la médiation d’un monde commun de références et de valeurs partagées qui s’exhaussent du périmètre où elles ont surgi. Ce n’est plus le monde qui est la référence totalisante mais l’individu prisonnier des limbes de l’introspection, enfermé dans l’originalité de son moi. Jadis, l’autonomie était à conquérir, elle est désormais à respecter. Comme dirait Emmanuel Lévinas, on raisonne comme si le moi avait assisté à la création du monde.

S’évader de soi, sortir de son univers mental, des limites de son territoire, s’extraire de sa gloutonnerie, n’est-ce pas admettre la part d’étrangeté qui est en nous et le besoin d’autrui (l’altérité) pour nous en délivrer le secret et la richesse ? N’est-ce pas accepter, à la manière de Montaigne, que c’est de l’autre que le moi se soutient et se crédite ? La subjectivité ne peut se penser que sur un fond d’intersubjectivité (Ernst Cassirer, Logique des sciences de la culture, 1942).

Et si, à l’image de ceux qui ont voulu civiliser les cultures autochtones, les théories du genre ne retenaient de l’humanisme universaliste que ce qui leur semblait le plus propice à constituer un plaidoyer spécial ?

 

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