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le Mercredi 29 novembre 2023 12:03 Chronique «Pan d'Afrique»

La diplomatie, une solution pour la prospérité des Afriques? Leçons canadiennes

Les compagnies canadiennes présentes dans les Afriques s’illustrent(ront)-elles comme les «diplomates» à l’étranger de ce modèle, de cette stratégie et même de l’image du Canada? Photomontage d’Andoni Aldasoro avec des images de Dan Farrell et Steve Johnson - Unsplash.com
Les compagnies canadiennes présentes dans les Afriques s’illustrent(ront)-elles comme les «diplomates» à l’étranger de ce modèle, de cette stratégie et même de l’image du Canada? Photomontage d’Andoni Aldasoro avec des images de Dan Farrell et Steve Johnson - Unsplash.com
Si le continent africain, pépinière des solutions aux problèmes économiques, sociaux et technologiques de la planète, a le potentiel de devenir «l'usine du monde» (Diop et coll., 2015), qu'est-ce qui explique qu'il peine à convertir sa capacité d'attraction en levier de prospérité?
La diplomatie, une solution pour la prospérité des Afriques? Leçons canadiennes
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Derrière ce contraste se cache l’asymétrie de pouvoir dans les négociations avec les investisseurs étrangers et la question de la faiblesse des bénéfices tirés par les Afriques des accords internationaux passés. D’où la question du rôle qu’un pays comme le Canada peut jouer pour accompagner les efforts des États africains afin d’améliorer leur position de force dans les négociations.

Dans son rapport 2022 sur l’investissement dans le monde, la CNUCED révèle qu’en 2021, les investissements étrangers directs vers les pays africains ont atteint un niveau record de 83 milliards de dollars, soit «plus du double du total enregistré en 2020» (CNUCED, 2022). Le Royaume-Uni, la France et les Pays-Bas restent parmi les principaux joueurs. 

C’est dans le domaine des mines que le Canada se distingue dans la région. Si en 2021, ses actifs miniers se trouvaient majoritairement en Amérique (Canada, Amérique du Sud, États-Unis, Mexique, Amérique centrale et les Caraïbes), l’Afrique est le second continent où l’on trouve le plus d’actifs miniers canadiens, d’après le baromètre RSE (confirmé par Ressources naturelles Canada). 

C’est dire, à la suite de la Banque mondiale pour laquelle «l’Afrique a le potentiel de devenir “l’usine du monde”» (Diop et coll., 2015), tout l’intérêt géoéconomique du continent africain, lequel contraste pourtant avec la capacité des pays africains à tirer leur épingle du jeu. Dans le rapport sur les progrès de l’Afrique, publié par l’Africa Progress Panel (APP) en 2013, Kofi Annan affirme que des contrats mal négociés sont en partie responsables de l’aliénation des richesses de certains pays. Pour en arriver à cette conclusion, l’ancien secrétaire général des Nations unies fait l’argument que peu de gouvernements africains non seulement négocient les conditions de concessions et de licences, mais aussi disposent des informations dont ils ont besoin pour évaluer l’étendue des réserves minérales et les coûts potentiels de l’exploitation (Africa Progress Report, 2013).

En 2017, la Commission des Nations Unies pour l’Afrique faisait remarquer que les pays africains sont constamment engagés dans la négociation de traités bilatéraux et multilatéraux et de plusieurs contrats pour l’exploration et le développement des ressources extractives, alors que la plupart d’entre eux ne disposent pas des capacités institutionnelles nécessaires pour garantir que les intérêts de leurs pays sont défendus dans le cadre de ces négociations. 

En 2022, les experts du groupe Accelerating Impacts of CGIAR Climate Research for Africa (AICCRA) faisaient la remarque suivante à propos de la diplomatie climatique : «Il est évident que l’Afrique est limitée par sa capacité à participer efficacement au discours politique international sur le changement climatique pour encourager les actions climatiques aux niveaux régional, national et infranational».

La Banque africaine de développement (BAD), pour sa part, affirme clairement dans ses Perspectives économiques en Afrique 2023 : «La faiblesse des bénéfices tirés par l’Afrique des accords internationaux passés est due en partie à sa capacité de négociation limitée, provenant de ses capacités limitées à inventorier ses ressources et à identifier et communiquer ses lacunes en matière d’assistance». Elle ajoute même que «la plupart des pays africains ne parviennent pas non plus à mieux négocier avec les investisseurs privés les avantages que pourraient leur procurer leurs ressources naturelles, en partie à cause de la difficulté de réaliser des études susceptibles de déterminer la valeur des réserves de ressources».

Pourtant, dans un contexte où les traces de la colonisation tardent à s’effacer, d’une part, et où la centralité du continent africain tend à faire de ce dernier la pépinière des solutions aux problèmes économiques, sociaux et technologiques de la planète, d’autre part, la question de la capacité de négociation, en l’occurrence en contexte diplomatique bilatéral et multilatéral, devient un enjeu de souveraineté et de prospérité. 

Cette question replace la préoccupation pour les données et le partage des pratiques intelligentes, voire exemplaires, au cœur des défis permettant de connaître, de comprendre et de faire évoluer les Afriques.

Un modèle canadien de négociation? Définition et pertinence pour les Afriques

La négociation est considérée par les spécialistes comme remplissant une fonction d’art et d’instrument de diplomatie et la négociation raisonnée, une approche éprouvée d’éviction des conflits. Dans ce sens, les contrats que signent ou signeront les pays africains dans le contexte d’aujourd’hui impacteront l’avenir de tout le continent, et pour longtemps, dans cette région en pleine (re)construction et en quête de stabilité. 

Quel rôle pour le Canada dans cette perspective?

Son style et ses attitudes ont fait du Canada un pays réputé pour sa culture pragmatique. Les Canadiens n’hésitent pas à partir de la négociation pour mettre en place des processus de résolution conjointe des problèmes et parvenir à des solutions mutuellement acceptables. Contrairement à certains contextes nationaux où le réflexe de régler les problèmes en s’affrontant est présent, la culture canadienne privilégie l’art du compromis et de l’arrangement. 

Les Canadiens croient fortement au concept du gagnant-gagnant et s’attendent aussi à la réciprocité, au respect et à la confiance (Katz, 2017). Cette culture repose sur quelques déterminants parmi lesquels on retrouve : (i) un modèle non hiérarchique et non vertical de prise de décision; (ii) l’importance de la bonne foi dans les arrangements (se traduisant par le fait que dans les interactions humaines, et même dans le rapport que les dirigeants ont avec les administrés, le soupçon n’est pas premier, mais c’est la confiance qui prime, jusqu’à preuve du contraire); (iii) le bon usage du temps (en bon pays d’Amérique, time is money est un adage qui vaut son pesant d’or, bien que l’on soit prêt à investir plus de temps pour rassembler l’information nécessaire à la mise en place des conditions d’une relation de confiance [Katz, 2017]); (iv) le principe de légalité (consubstantiel à l’État de droit); (v) le respect dû aux contrats; et (vi) le rôle joué par les femmes dans les affaires.

Sachant qu’une meilleure compréhension des enjeux et des responsabilités de chacune des parties générera des contrats plus justes et des stratégies nationales plus équitables, le Canada détient une expertise pertinente à faire valoir. 

Il existe, en l’occurrence, un modèle canadien de traité et d’investissement (TBI) en vertu duquel tous les nouveaux traités bilatéraux d’investissement Canada-Afrique prévoient l’arbitrage en cas de litige et contiennent un grand nombre de dispositions standard que l’on peut attendre d’un TBI, notamment le traitement national, le traitement juste et équitable, le libre transfert de capitaux et la protection contre l’expropriation. 

Ce modèle se conjugue avec la stratégie de coopération économique Canada-Afrique proposée par le gouvernement canadien, misant sur une démarche commerciale inclusive et durable, ainsi que sur le renforcement d’un système de commerce international fondé sur des règles.

Les compagnies canadiennes présentes dans les Afriques s’illustrent(ront)-elles comme les «diplomates» à l’étranger de ce modèle, de cette stratégie et même de l’image du Canada? Difficile de répondre par l’affirmative, sous peine d’être contredit par certains acteurs de l’industrie minière pour lesquelles le continent africain se réduirait sinon à un «paradis sous terre» (Deneault et Sacher, 2012), du moins à un continent «à fric»…