le Samedi 22 juin 2024
le Samedi 1 juin 2024 12:09 Chronique «Pan d'Afrique»

Comprendre le statut géopolitique de l’Afrique à partir de l’expérience canadienne

Photomontage d’Andoni Aldasoro avec des images de Dan Farrell et Steve Johnson - Unsplash.com
Photomontage d’Andoni Aldasoro avec des images de Dan Farrell et Steve Johnson - Unsplash.com
Selon une conception traditionnelle populaire dans les relations internationales, l'Afrique est généralement considérée comme une région périphérique. Ce statut lui a été attribué en vertu d’une théorie construite autour de la centralité du concept de puissance étatique.
Comprendre le statut géopolitique de l’Afrique à partir de l’expérience canadienne
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Du coup, les grandes puissances ont happé toute l’attention des internationalistes, surtout les internationalistes «de droite», pour lesquels il était difficile de faire entrer l’Afrique dans leur grille d’analyse. 

Il aura fallu attendre l’émergence d’une nouvelle dynamique de pouvoir, qui prend en compte le rôle des acteurs dits périphériques (acteurs non étatiques et acteurs «infra-étatiques») pour qu’émerge le concept d’agence (agency). Ce concept tourne autour des idées de «capacité», d’«influence» et d’«impact».

Divers facteurs entreront également en ligne de compte, de telle sorte que même la notion de «grande puissance» mondiale intégrera désormais les aspects combinés de la hard power (capacité à contraindre) et de la soft power (capacité à convaincre), qui donnent la smart power, selon la terminologie de J. Nye (2009) : la taille de l’économie, l’influence politique, la puissance militaire, le potentiel technologique, l’influence à caractère social et culturel, éducationnel, etc. 

Dans le cas du Canada, en examinant sa capacité à agir dans le but d’influencer les règles et les résultats de la gouvernance mondiale, nous pouvons élucider le rôle de l’Afrique dans le monde, dans un contexte particulier où les mutations récentes et en cours tendent à faire graviter ce continent «de la périphérie vers le centre». 

Passons en revue la capacité de puissance et d’approvisionnement, l’identité et la gouvernance multiculturelles, le statut géoéconomique et les engagements internationaux, que nous considérons comme des déterminants objectifs et subjectifs de la soft power.

Capacité de puissance et d’approvisionnement

Le Canada a-t-il ce dont le monde a besoin? 

Le pays est riche en ressources naturelles (pétrole, gaz, minéraux et eau douce) bien que la gestion ou l’exploitation de ces ressources soit souvent sujette à caution, en raison des préoccupations environnementales, des droits des peuples autochtones et des répercussions économiques. 

Sa position stratégique le place dans une situation envieuse, tout comme celle qu’il occupe dans l’Arctique, région de plus en plus convoitée en raison de ses richesses et de ses voies de navigation potentielles. 

En raison de sa proximité géographique, le Canada est devenu un acteur incontournable dans les discussions relatives aux défis reliés à cette région. Comme le dit un collègue de la York University, Thomas Klassen, «In some ways Canada is already a superpower. Its economic output is the eighth largest in the world» (La Conversation, 2023). 

Il convient de rappeler que le Canada se hisse au huitième rang mondial, alors que les sept autres pays qui le devancent en termes de puissance économique (États-Unis, Chine, Japon, Allemagne, Inde, Royaume-Uni et France) sont plus peuplés que lui! Toute une leçon pour l’Afrique!

Identité et gouvernance multiculturelles

Le Canada peut-il inspirer le monde?

Avec plus de 450 origines ethniques ou culturelles (recensement de 2021), le Canada est reconnu pour sa diversité culturelle et son engagement envers le multiculturalisme. Cette diversité est non seulement une caractéristique sociale importante, mais aussi un élément clé de sa politique étrangère, qui vise à promouvoir le dialogue interculturel et à favoriser la coopération internationale. Bien plus, les questions de gouvernance, de droits territoriaux, de développement économique, la reconnaissance et la réconciliation avec les peuples autochtones sont devenues des enjeux fondamentaux pour sa vie nationale. 

Les partenariats avec les peuples autochtones ne relèvent plus des sujets marginaux dans ses négociations internationales sur des questions telles que l’environnement, les ressources naturelles et les droits des peuples autochtones dans d’autres pays, devenant même un critère pris en compte dans les évaluations des droits de la personne et des pratiques démocratiques par la communauté internationale. 

Engagements internationaux

Le Canada est-il présent dans le monde? 

Les ressources de la politique étrangère d’un pays, son empreinte diplomatique mondiale et sa contribution globale à la communauté internationale sont à la mesure de son engagement international.  

Cet engagement reflète essentiellement le niveau d’audience internationale, de collaboration de l’État et sa capacité à influencer les résultats des politiques. Parmi les indices permettant d’évaluer cet engagement, on retrouve le nombre de représentations diplomatiques établies à l’étranger, l’appartenance à des organisations multilatérales et le poids politique, sans oublier les contributions à l’aide au développement à l’étranger. 

À cet égard, le Canada est un membre actif de nombreuses organisations internationales (ONU, G7, G20, Francophonie, Commonwealth, etc.). Sur la base d’un corpus de valeurs propres caractéristiques de son identité, il participe à la solidarité internationale et à diverses initiatives sectorielles et thématiques au niveau mondial.

Canada-Afrique : quels parallèles géopolitiques

Peut-on trouver le sommeil si l’on dort avec un éléphant? 

Bien que le pays dispose d’énormes potentiels déterminant sa géopolitique, le Canada «dort avec un éléphant», pour reprendre Pierre Elliott Trudeau, soulignant outre l’importance primordiale des relations entre les États-Unis et le Canada, mais aussi ses contraintes et ses impacts. 

«L’Afrique que nous voulons», d’après l’intitulé de L’Agenda 2063, schéma et plan directeur de l’Afrique, est fondée sur son ambition de devenir une «puissance mondiale» en misant sur son statut de «paradis sous terre» (Sacher et Deneault, 2012), la rapidité de sa croissance, la diversification en cours de ses engagements internationaux et, surtout, son poids démographique. 

Avec 1,2 milliard d’individus (essentiellement jeunes) pour l’Afrique subsaharienne seulement, soit 29 fois la population canadienne (41 millions d’habitants en 2024 selon Statistique Canada), le dividende démographique de l’Afrique, pour lui être stratégiquement favorable, devra être appuyé non seulement par des politiques de développement économique et social appropriées et audacieuses, mais aussi d’une gouvernance saine et légitime. 

Comme le Canada, l’Afrique regorge de tribus et d’ethnies, environ 3000, d’après certaines études. Bien que les divisions et les frontières aient été érigées artificiellement par la colonisation, il reste que l’Afrique est d’abord multi-nations et qu’à l’exemple d’un Canada soucieux de s’affirmer comme «chef de file mondial dans le domaine du multiculturalisme, de la lutte contre le racisme ainsi que l’éducation et la sensibilisation sur l’Holocauste», selon les mots mêmes de Mélanie Joly, alors ministre du Patrimoine canadien, les pays africains pourraient rétablir la diversité ethnique et culturelle à des fins de soft power, dans un contexte où les conflits ethniques menacent la stabilité de la région.

 Au surplus, tout comme le Canada, l’Afrique dort, non pas avec un «éléphant», mais plusieurs éléphants. Certes, la proximité n’y est pas toujours transfrontalière, hormis le cas de l’Espagne, du Yémen ou de l’Arabie saoudite, l’Afrique doit néanmoins faire face à de nombreux défis, ayant au-dessus de «sa tête» les grandes puissances. 

Sa proximité avec les anciennes puissances coloniales comme le Royaume-Uni, la France ou la Belgique est souvent un prétexte au profit d’une influence politique et diplomatique prenant pour forme une interférence dans les affaires africaines, souvent avec la complicité de certains gouvernements africains peu prompts à affirmer leur souveraineté et leur indépendance politique.

Amorcé depuis l’élan de construction d’un ordre continental (années 1990-2000) avec de nombreuses initiatives ambitieuses (Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique, Union africaine, sorte de voix de l’Afrique dans le monde, zone de libre-échange continentale), le processus d’affirmation de la puissance africaine est en marche. 

Il reste que l’Afrique, pour faire de son arme économique un instrument plus puissant que l’arme militaire au service de sa volonté d’affirmation sur la scène internationale, aura besoin davantage de cohésion et de cohérence, notamment en alignant ses pratiques de gouvernance nationale et internationale sur les valeurs qu’elle proclame.

Glossaire – Interférence : Intervention, ingérence