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le Mardi 12 mars 2024 10:37 Économie

La francophonie comme moteur de développement économique québéco-albertain

(De gauche à droite) Catherine Tadros, cheffe de poste du Bureau du Québec à Toronto, Charles Milliard, président-directeur général de la FCCQ et Étienne Alary directeur du CDÉA durant le RVA. Photo : Arnaud Barbet.
(De gauche à droite) Catherine Tadros, cheffe de poste du Bureau du Québec à Toronto, Charles Milliard, président-directeur général de la FCCQ et Étienne Alary directeur du CDÉA durant le RVA. Photo : Arnaud Barbet.
(IJL - RÉSEAU.PRESSE - LE FRANCO) - Le président-directeur général de la Fédération des chambres de commerce du Québec, Charles Milliard, était de passage à Calgary pour prendre part au Rendez-vous d’affaires (RVA) 2024, organisé par le Conseil de développement économique de l’Alberta (CDÉA) les 9 et 10 février dernier. La rédaction s’est entretenue avec lui pour explorer en profondeur sa vision concernant les échanges et les partenariats économiques possibles entre les deux provinces. Ce dernier partage également son point de vue par rapport à la francophonie albertaine qu’il perçoit comme un grand catalyseur de croissance pour les entreprises locales.
La francophonie comme moteur de développement économique québéco-albertain
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Le Franco : Quels sont les avantages pour la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ) à établir des partenariats avec la communauté d’affaires francophone de l’Alberta?

Charles Milliard : Au Québec, la grande majorité de la population est francophone et une bonne proportion des francophones sont unilingues, ce que l’on a tendance à oublier. C’est important pour nous de donner la chance aux entrepreneurs québécois de réussir en affaires à l’extérieur de leur province, mais aussi de réussir dans leur langue… 

Plusieurs personnes s’imaginent que la réussite, c’est d’avoir du succès aux États-Unis ou en Chine. Mais la réussite sur le marché francophone, c’est majeur. On parle de près de 500 millions de personnes. Il y a près d’un million de locuteurs francophones à l’extérieur du Québec, qui sont dispersés au pays. On pense que c’est une bonne piste pour améliorer nos chiffres de commerce. Surtout dans le contexte où les entrepreneurs québécois et albertains partagent beaucoup d’idées similaires sur le fardeau administratif et la fiscalité des PME. 

Le Franco : Quels obstacles ou défis pourraient entraver l’implication de la FCCQ auprès de la communauté d’affaires francophone en Alberta? Les Québécois se sentent-ils bien accueillis lorsqu’ils visitent notre province?

C.M. : La communauté franco-albertaine, je la trouve exceptionnelle. Ça fait deux fois que j’ai l’occasion de visiter la province, je collabore beaucoup avec le CDÉA (bientôt Parallèle Alberta). 

Je racontais à des collègues ce matin que j’ai participé à un événement qui se déroulait en français à Calgary et ils avaient peine à y croire. Pour les gens de Calgary, c’est une évidence, mais bref, je crois que ça démontre bien la méconnaissance qu’on a de la réalité francophone en contexte minoritaire. 

J’ai rencontré la mairesse Jyoti Gondek et la ministre responsable du Secrétariat francophone, Tanya Fir, et même si elles ne partagent pas notre langue au quotidien, j’ai ressenti une grande ouverture qu’on ne ressent pas dans des contextes encore plus francophones dans le reste du Canada.

Le Franco : Lors du RVA, vous avez mentionné travailler sur la francophonie économique dans une perspective offensive. Pourriez-vous détailler comment cette approche se traduit concrètement en Alberta ?

C.M. : Premièrement, ça veut dire d’arrêter de parler seulement du fait français dans un contexte de défense, de protection, de survie. On sait que le français est menacé, mais on devrait aussi savoir qu’un Canadien bilingue parle deux des cinq plus grandes langues d’affaires au monde. C’est un outil hyper important. 

Ça ne veut pas dire de faire des affaires seulement en français. Ça veut dire que lorsqu’un entrepreneur décide d’accorder de la place, dans son entreprise, aux deux langues, il multiplie son potentiel de marché de façon très importante. En Alberta, l’avantage, c’est que comme on baigne dans un milieu anglophone, il y a déjà une aisance avec l’anglais, la langue des affaires majoritaire. Alors, ajouter cette touche francophone, cette corde à son arc, c’est se donner un aspect différenciateur. 

Quand on vend des produits similaires, il faut trouver une manière de se différencier. Le but, ce n’est pas de prendre la place de l’anglais, c’est plutôt de reconnaître que la langue française est sous-utilisée en affaires.

Charles Milliard est le président-directeur général de la Fédération des chambres de commerce du Québec. Photo : Courtoisie

Le Franco : Comment envisagez-vous de concilier cette stratégie économique offensive dans un contexte où d’autres valeurs telles que la lutte contre les changements climatiques, la décroissance ou l’achat local font les manchettes?

C.M. : Pour moi ce n’est pas en opposition. Ce n’est pas plus polluant de parler deux langues. La plupart du commerce se fait de manière numérique et à distance. Ce n’est pas juste une question d’aller conquérir des marchés qui sont très loin. 

Au même titre que les compagnies américaines font un effort pour avoir du personnel qui parle espagnol, pourquoi chez nous, on ne ferait pas du matériel dans nos deux langues officielles? 

Le Franco : En dépit des différences souvent évoquées entre le Québec et l’Alberta, existe-t-il des secteurs ou industries où les entrepreneurs des deux provinces peuvent trouver des points de convergence?

C. M. : J’ai plus envie de dire, sur quoi ne pourraient-ils pas se rejoindre? Que ce soit sur le manufacturier, l’agroalimentaire, le commerce de détail, je vois tellement de potentiel de collaboration. Je ne sais pas quelle est notre réelle barrière. On partage la même monnaie, le même système judiciaire. On ne se demanderait pas pourquoi une entreprise du nord de la France ne collaborerait pas avec une entreprise du sud de la France.

Le Franco : Est-ce prévu que [le nouvel organisme] Parallèle Alberta reste membre de l’Alliance de la francophonie économique canadienne (AFEC), tout comme l’était le Conseil de développement économique de l’Alberta (CDÉA)?

C.M. : C’est certain qu’on veut continuer à collaborer avec eux. Ils auront maintenant un grand volet dédié à l’accès à l’emploi sur lequel nous, on touche moins, mais ça demeure un membre fondateur à part entière et un membre très important de l’AFEC. 

Le Franco : Vous avez évoqué le marché francophone en Afrique comme une opportunité de croissance lors du RVA. Comment envisagez-vous la participation des entrepreneurs albertains sur ce marché? Est-ce que les entrepreneurs ont réellement besoin de soutien ou d’encadrement pour investir en Afrique?

C.M. : Ce n’est pas juste romantique comme approche. Oui, on veut créer plus de collaborations, mais ça part avant ça.

Quand on accueille les immigrants qui viennent de l’Afrique francophone, c’est notre premier lien de collaboration économique. Il faut prendre soin de ces personnes-là en ayant des délais plus raisonnables pour le traitement de leurs dossiers d’immigration. 

Ces gens-là viennent avec de la famille, un réseau, des connexions qui restent parfois en Algérie, au Congo ou au Bénin. On importe des atouts pour nous aider à conquérir ces marchés-là, mais qu’on finit par sous-exploiter malheureusement parce qu’on voit plus le fardeau que ça peut amener dans l’économie canadienne, avec tous les débats sur le logement, sur le système de santé. Alors qu’on devrait voir leur venue comme l’opportunité d’investir de nouveaux marchés.

Le Franco : Merci pour vos réponses. Un mot de la fin? 

C.M. : […] On doit davantage entendre parler de l’Alberta au Québec, que ce soit la réalité économique ou politique. Malheureusement, si on prend que le filtre des médias, […] qui ont tendance à rapporter plus de mauvaises nouvelles que de bonnes, on n’a pas l’heure juste.

Il y a beaucoup de gens que j’ai rencontrés ce weekend que je veux inviter à venir partager leur expérience et leur perspective de l’Alberta, au Québec. Il y a un devoir d’information et de réseautage à faire entre [nos provinces].

GlossaireUnilingue : Qui parle une seule langue