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le Vendredi 21 juillet 2023 13:38 En Région

Lille, ville fantôme dans le sud de l’Alberta

En 1906, Jules Justin Fleutot fera construire un hôtel et en sera le propriétaire. Photo : Chrystèle Chevallier-Grabinska
En 1906, Jules Justin Fleutot fera construire un hôtel et en sera le propriétaire. Photo : Chrystèle Chevallier-Grabinska
Un petit coin de France dans le sud de l’Alberta, c’est toute la contribution du prospecteur Jules Justin Fleutot au début du 19e siècle. À quelques virages du fameux site touristique de Frank Slide, au bout d’une route gravillonnée, saccadée de nombreux nids de poule, il vous faudra marcher trois kilomètres pour découvrir la ville fantôme de Lille, témoin d’une époque où l’industrie minière battait son plein dans le sud de l’Alberta.
Lille, ville fantôme dans le sud de l’Alberta
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Les briques numérotées en Belgique ont été assemblées sur place. Photo : Chrystèle Chevallier-Grabinska

Des morceaux de briques ocre dispersés de-ci de-là vous indiquent le chemin où tout a commencé avec l’entrepreneur français, Jules Justin Fleutot. C’est alors que l’enchantement commence et vous mène à une époque où la France a joué un rôle dans l’exploitation houillère du col de Crowsnest.

En arrivant, des yeux non avertis n’y verraient que quelques ruines, mais en confrontant la carte topographique affichée sur le panneau d’information et les lieux réels, petit à petit, la ville se dévoile sous vos yeux.

De la Bourgogne à l’Alberta

Jules Justin Fleutot est né en Bourgogne (France), en 1852. On le retrouve en Sibérie où il installe un laminoir pour la construction des rails du Transsibérien. En 1896, il visite le sud-est de la Colombie-Britannique avec Charles Remey, homme d’affaires américain (Gold fields Ltd.), à la recherche d’or, dans le ruisseau Gold Creek. À défaut d’or, il trouve du charbon.

Le prospecteur organise alors l’exploitation du charbon dans cette région dès 1901 et devient directeur de la West Canadian Collieries. En 1903, avec l’aide de l’arpenteur J. E. Wood, il rassemble des terres et fonde le site minier communément appelé à l’époque «French Camp». 

Il retourne ensuite à Lille, dans le nord de la France, afin d’attirer des investisseurs pour le développement de trois mines dont il a acquis les droits. À son retour, «French Camp» est rebaptisé Lille en l’honneur de la maison-mère lilloise. Il devient alors responsable de trois mines de l’ouest du Canada, situées sur les terres de Lille, Bellevue et Blairmore.

Façade sud des fours à coke. Photo : Chrystèle Chevallier-Grabinska

Les superbes fours à coke belges de type Bernard.

À la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, le charbon est en grande demande pour alimenter les trains à vapeur qui traversent le Canada. En 1898, le chemin de fer Canadien Pacifique connecte l’ouest de Lethbridge jusqu’à l’est du col de Crowsnest, en utilisant le Frank Grassy Mountain Railroad. Ces rails doivent traverser onze ruisseaux sur environ 135 km de distance. 

Le charbon dans cette région est friable et impur, composé d’une grande quantité de petites roches et de poussière. Il faut donc le transformer. À Lille, les cinquante fours à coke en briques de type Bernard seront essentiels. Le charbon y est brûlé à haute température pendant 3 à 5 jours puis refroidi très rapidement avec de l’eau.

Les superbes briques rouge ocre, qui ont servi à la construction des tunnels arqués des fours à coke, longs de 15 mètres environ, sont venues de Belgique. Elles ont toutes été numérotées, chargées sur un bateau qui est passé par l’Amérique du Sud (le canal de Panama n’était pas encore construit) pour ensuite remonter toute la côte ouest des États-Unis afin d’arriver à Vancouver. Les briques ont poursuivi leur chemin par voie ferroviaire jusqu’au col de Crowsnest. Enfin arrivées à leur destination, toutes les briques ont été réassemblées pour monter les 50 fours à coke.

La vie des Lillois albertains

En 1901, Lille prend place sur la carte du sud de l’Alberta, mais l’intérêt se portera sur l’inauguration en grande pompe de la petite ville minière voisine, Frank, mieux connue aujourd’hui pour son destin tragique. Et pourtant, les deux sites miniers réunissaient presque autant d’habitants. À son apogée, Lille abritait 400 habitants, alors qu’ils étaient 600 à Frank.

Jules Justin Fleutot, ambitieux, développe la petite ville et s’assure que les mineurs, souvent arrivés seuls, mais rejoints par leurs familles, y trouvent tous les services nécessaires pour y vivre.

La population compte alors essentiellement des immigrants européens (90%). Ils pouvaient faire leur course à l’épicerie, à la boucherie et à la boulangerie, d’où émanait en matinée l’odeur du pain frais sur l’avenue Alberta. Un hôpital, une école et deux barbiers étaient aussi présents. 

La grande avenue appelée Alberta se dessine par deux bornes à incendie près de l’emplacement de l’ancienne école. Photo : Chrystèle Chevallier-Grabinska

À la boulangerie comme sur le terrain de football, la sonorité des noms de famille, notamment italiens, résonnait et témoignait de la diversité culturelle de cette petite ville minière. La famille Nastasi, la famille Nicifore, la famille Mascherin, la famille Enrischetta, la famille Quintilo, et bien d’autres, foulaient le sol de l’agglomération. 

Lorsque les mineurs arrivaient du vieux continent, parfois avec leurs familles, ils louaient des logements fournis par la société minière qui les embauchait. En 1907, louer une maison de quatre chambres à Frank, avec une lumière à faible éclairage et de l’eau courante à l’extérieur, coûtait 12,50$ par mois. En comparaison, à Lille, une maison avec la même superficie coûtait 9,50$ par mois. Il fallait compter 1,50$ pour un robinet intérieur et 0,50$ pour un petit poulailler. 

Dans les rues, dans les mines du sud de l’Alberta, on entendait donc parler italien, mais aussi polonais, ukrainien et français. Certains ne parleront jamais l’anglais. De nombreux interprètes ont aussi fait le voyage afin d’aider les employés des compagnies minières à s’organiser et, éventuellement, à se syndicaliser, au fil des années.

Les tunnels des fours à coke. Photo : Chrystèle Chevallier-Grabinska

Une vie difficile et dangereuse

Faute d’infrastructures routières, les habitations des mineurs étaient proches de leurs lieux de prospection. Le climat était souvent rude et le vent de la vallée tapissait le sol et les bâtiments de résidus de charbon, une fine couche de poussière noire que l’on sait aujourd’hui extrêmement nocive pour la santé.

Les machines, trop lourdes pour le type de charbon de la région, n’étaient pas utilisées dans les trois mines de Lille. Le charbon était trop friable, les mineurs utilisaient donc des pioches, des pelles et la force de leur bras. Seuls les chevaux employés dans les tunnels leur faciliter la tâche. 

Ils disposaient d’explosifs instables, et donc dangereux, qu’ils utilisaient sans norme de sécurité comme aujourd’hui. Parfois, les contenants de poudre n’étaient pas fermés et explosaient soudainement entre les mains des mineurs. Et c’était sans compter sur les «coups de grisou». La vie n’était pas faite pour les faibles de cœur dans ces petites villes minières!

En 1978, Lille est déclarée site provincial de valeur historique. Aujourd’hui «ville fantôme» transgressant les frontières du temps passé et présent. Photo : Chrystèle Chevallier-Grabinska

Pour visiter Lille

Prenez la route 3 en direction de Frank Slide, tournez à droite sur la 530 et, au lieu de vous rendre au centre d’interprétation de Frank Slide, continuez tout droit sur une route de gravier. Après avoir passé une barrière pour bétail, prenez la première route à gauche, puis, à la prochaine intersection, gardez la gauche, encore une centaine de mètres, jusqu’à ce que vous arriviez sous une ligne à haute tension. Stationnez-vous. Un véhicule 4X4 est fortement recommandé. Les nids de poule sont abondants.

De là, continuez à pied, le long du Golden Creek, sur un sentier d’environ 3 kilomètres. Après le premier pont, prenez le temps de lire le panneau d’information, riche de renseignements historiques. Poursuivez votre route pour atteindre un pré. Vous êtes arrivés à Lille.

Aujourd’hui, Lille est une ville fantôme. Le site est protégé comme ressource historique provinciale et toute personne troublant la paix de ce site est passible d’une amende de 50 000 $ en vertu de la loi sur les ressources historiques. Veuillez laisser ces ruines en état pour que les autres puissent en profiter. Laissez les véhicules motorisés sur la route de gravelle prévue à cet effet et découvrez ce lieu remarquable en toute tranquillité.

Née dans la vallée de la Loire (France), Chrystèle Chevallier-Grabinska habite en Alberta depuis 30 ans. Elle a récemment déménagé de Calgary à Lethbridge pour mieux connaître le sud de la province. Enseignante de français et d’études sociales, elle est aussi une avide randonneuse. Ses pas la mènent à découvrir, avec toujours autant de plaisir, paysages ou lieux historiques. Elle partage avec nous son coup de cœur pour cette ville fantôme aux rumeurs francophones.