le Mardi 21 mai 2024
le Lundi 3 juillet 2023 12:05 Environnement

Destruction de l’environnement : «En tant qu’Autochtone, ça me fait mal»

Deux femmes autochtones expliquent leurs liens avec la terre de leurs ancêtres et leur lutte contre les changements climatiques. Photo : Jay Thousand – Unsplash
Deux femmes autochtones expliquent leurs liens avec la terre de leurs ancêtres et leur lutte contre les changements climatiques. Photo : Jay Thousand – Unsplash
TÉMOIGNAGE (FRANCOPRESSE) – Dans le cadre de la Journée nationale des peuples autochtones, deux femmes expliquent leurs liens avec la terre de leurs ancêtres et racontent leur engagement pour la protection de la nature.
Destruction de l’environnement : «En tant qu’Autochtone, ça me fait mal»
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Christine Dunbar s’est rendue à Inuvik, une ville tout au nord des Territoires du Nord-Ouest, proche de l’océan Arctique, où est née sa mère Inuvialuit. Photo : Courtoisie

Christine Dunbar, 26 ans

Christine Dunbar habite à Yellowknife dans les Territoires du Nord-Ouest (T.N.-O.) Elle est autochtone du côté de sa mère, ukrainienne et écossaise du côté de son père. Sa mère, Inuvialuit, est née à Inuvik, une ville à l’extrême nord des T.N.-O., proche de l’océan Arctique.

Christine travaille pour le ministère de l’Environnement et du Changement climatique des T.N.-O. Elle est également la coordonnatrice locale du Global Youth Biodiversity Network (GYBN), un réseau d’organisations de jeunesse en faveur de la biodiversité. En décembre dernier, elle a participé à la 15e conférence mondiale sur la biodiversité (COP15), organisée à Montréal.

«Les communautés autochtones connaissent la terre mieux que quiconque»

«Je n’ai pas grandi sur la terre de mes ancêtres, j’ai toujours vécu à Yellowknife. Mais je suis en contact avec la culture autochtone depuis mon enfance. L’école nous emmenait souvent dans des camps en pleine nature où l’on apprenait à tanner des peaux d’orignaux, où l’on écoutait les anciens parler de leurs expériences et de leurs connaissances de la vie sur terre. Les communautés autochtones connaissent la terre mieux que quiconque.

Il y a deux ans, lorsque je suis allée pour la première fois à Inuvik d’où vient ma mère, j’ai ressenti un profond sentiment d’appartenance. J’ai pu visiter une cabane que ma famille possède depuis près de 100 ans. J’ai pu passer du temps avec certains membres de ma famille qui vivent encore là-bas. Ils m’ont fait visiter le delta du fleuve Mackenzie.

Mes grands-parents maternels étaient des gens très traditionnels. Ils vivaient dans la nature, partaient chasser et pêcher avec leurs enfants, confectionnaient des vêtements traditionnels. Mais ma mère n’était pas intéressée par ce mode de vie et elle a quitté Inuvik très tôt pour s’installer à Vancouver.

Maintenant, mes grands-parents sont décédés et je n’ai plus personne pour me montrer ces traditions, m’apprendre la langue. C’est difficile d’essayer de reconstituer son identité quand on n’a personne à ses côtés. Je suis un peu livrée à moi-même pour découvrir mon côté autochtone.

«La terre autour de moi change tellement vite»

Je suis aussi très préoccupée par l’avenir des peuples autochtones. Le changement climatique les frappe de plein fouet, nous frappe tous de plein fouet. J’y pense tout le temps, c’est triste et effrayant. La terre autour de moi change tellement vite.

Dans le Nord, nous subissons des changements climatiques de façon quatre fois plus importante que dans le reste du Canada. Je le constate chaque jour, dans ma vie privée, dans mon travail. La neige fond beaucoup plus vite. Le printemps est toujours plus chaud, surtout la nuit. Le pergélisol est en train de fondre, ce qui provoque de l’érosion et libère des gaz néfastes dans l’atmosphère. Ces dernières années ont également été désastreuses en matière d’incendies et d’inondations.

La biodiversité s’effondre. Les caribous sont particulièrement menacés. Leur population a chuté de 90 % depuis les années 1990.

Cet automne, je vais commencer une maitrise de deux ans pour étudier comment les changements climatiques affectent leur aire de répartition. Dans le même temps, de nouvelles espèces font leur apparition, elles sont chassées par la montée des températures plus au sud.

En tant qu’Autochtone, ça me fait mal. Je repense à mes grands-parents qui vivaient de la chasse et de la pêche. Je sais à quel point l’environnement est important, à quel point les peuples autochtones dépendent de la terre pour se nourrir.

«Jai limpression que la majorité des Canadiens oublie notre territoire»

Nous avons tellement à apprendre d’eux, ils en savent tellement sur la terre. Ils doivent nous servir de guide pour protéger la biodiversité. C’est important de les écouter, car ils ont été réduits au silence pendant trop longtemps.

Dans mon travail, j’ai la chance de collaborer étroitement avec les Premières Nations et je trouve que le gouvernement des T.N.-O. les écoute aussi de plus en plus. C’est une bonne chose. Par contre, j’ai l’impression que la majorité des Canadiens oublie notre territoire et ses enjeux.

Les plus hauts responsables politiques du pays doivent travailler davantage pour protéger le Nord contre la perte d’une grande partie de la biodiversité. On arrive à un point de non-retour, il faut agir tout de suite.

Je veux que les jeunes aient leur mot à dire dans tout ça, qu’ils fassent entendre leur voix, car ce sont les leadeurs de demain. Nous n’avons pas d’autre choix que de garder espoir.»

Gillian Staveley est impliquée dans le programme de gardiens autochtones en Colombie-Britannique et au niveau national. Photo : Courtoisie

Gillian Staveley, 34 ans

Gillian Staveley est Kaska Dena. Depuis trois ans, elle habite avec ses enfants sur la terre de ses ancêtres, à Faro au Yukon.

Le territoire traditionnel des Kaska Dena, appelé Dena Kayēh ou pays du peuple, s’étend sur le nord de la Colombie-Britannique, le sud-est du Yukon et une petite partie des Territoires du Nord-Ouest.

Gillian travaille pour l’Institut Dena Kayeh, un organisme sans but lucratif géré par les Kaska Dena. Elle est impliquée dans des projets liés au savoir traditionnel, au patrimoine culturel et à la gestion des terres.

«Le lien avec la terre fait partie de mon ADN»

«Le lien avec la terre constitue une part essentielle de mon identité autochtone, ça fait partie de mon ADN. J’ai été élevée par des femmes très fortes qui m’ont transmis leur vision du monde. Elles m’ont enseigné le respect que l’on doit à la terre et aux autres. C’est quelque chose que j’essaie d’inculquer à mon tour à mes enfants.

Je n’ai pas grandi sur le territoire traditionnel de mes ancêtres, mais j’y retournais régulièrement avec mes parents quand j’étais enfant. Je me sens intimement liée aux endroits où ils ont vécu. 

J’ai aussi eu la chance de passer beaucoup de temps avec des anciens qui m’ont transmis leurs savoirs sacrés. J’en suis reconnaissante, car l’un des impacts les plus dommageables de la colonisation a été la disparition de nos systèmes de connaissances. Une grande partie de mon travail consiste aujourd’hui à retrouver ce savoir.

Depuis la COP 15, il y a eu des engagements fédéraux importants en faveur de la biodiversité. Le gouvernement a notamment octroyé 800 millions de dollars pour soutenir la conservation menée par les Autochtones. Je constate donc des changements positifs dans la manière dont le gouvernement collabore avec nous. Mais j’attends de voir la mise en œuvre concrète des projets.

Les aires protégées autochtones : «un outil de conservation puissant»

En ce moment, les Premières Nations accomplissent un travail incroyable pour protéger la biodiversité. Ce sont elles qui font avancer d’importantes initiatives de gestion des terres. Les aires protégées et de conservation autochtones sont un bon exemple.

Dans ces aires protégées, les communautés autochtones protègent les écosystèmes par le biais de leur système juridique, de leur gouvernance et de leur savoir. Chaque aire a son propre mandat et ses propres principes de gestion. C’est un outil de conservation puissant parce qu’il est fondé sur la vision des gens qui habitent les lieux.

Ces aires protégées apparaissent un peu partout au Canada. Rien qu’en Colombie-Britannique, il y a une soixantaine de propositions pour en établir.

Il existe également le programme des gardiens autochtones, lancé en 2017 par Ottawa. Les projets permettent aux Premières Nations de surveiller la santé écologique et les sites culturels de leurs communautés, ainsi que de protéger les zones et les espèces vulnérables. C’est un mouvement qui prend de l’ampleur, 150 initiatives ont été financées jusqu’à maintenant.

«Les femmes autochtones sont les cheffes de file de la conservation des terres»

Je suis moi-même gardienne depuis sept ans dans un programme du nord de la Colombie-Britannique. Au niveau national, je suis aussi membre du conseil des gardiens pour la terre, le réseau qui regroupe les gardiens autochtones de tout le pays.

Les femmes autochtones sont les cheffes de file naturelles de la conservation des terres. Elles déploient des efforts novateurs pour garantir la sécurité de leur peuple. Elles ressentent une grande responsabilité comme si la vie matérielle et spirituelle de leurs enfants en dépendait.

C’est un rôle qu’elles assument depuis des milliers d’années. De nombreuses communautés autochtones sont des sociétés matrilinéaires, qui valorisent les femmes en tant que donneuses de vie, guérisseuses et dirigeantes.

Les changements environnementaux qui se produisent en ce moment sont anxiogènes, surtout pour la vie de mes enfants. Mais je reste optimiste, car les Premières Nations sont enfin assises à la table des discussions sur le changement climatique et la perte de biodiversité. Nous avons l’impression d’avoir repris notre avenir entre nos mains. Nous devons nous accrocher à cet espoir, rester forts et résilients.»

Les propos ont été réorganisés pour des raisons de longueur et de clarté.