le Dimanche 14 avril 2024
le Lundi 10 juillet 2023 17:09 Environnement

Entre protection environnementale et expansion des activités de plein air

Jean-François Dupras a pris l’habitude de se déplacer jusqu'en Colombie-Britannique pour trouver des espaces paisibles où faire du camping. Photo : Jean-François Dupras
Jean-François Dupras a pris l’habitude de se déplacer jusqu'en Colombie-Britannique pour trouver des espaces paisibles où faire du camping. Photo : Jean-François Dupras
(IJL - RÉSEAU.PRESSE - LE FRANCO) - La popularité croissante du tourisme de plein air en Alberta a entraîné une saturation des sentiers de randonnée et des terrains de camping au cours de la dernière décennie. Afin d’y remédier, le ministère provincial de la Foresterie et des Parcs a annoncé en mars dernier un investissement de 211 millions de dollars pour créer de nouveaux espaces en nature. Cette initiative néglige, cependant, de prendre en compte les répercussions environnementales qui peuvent découler d’une telle expansion, plaident des experts.
Entre protection environnementale et expansion des activités de plein air
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Jean-François Dupras est un alpiniste et un grand amateur d’activités de plein air. Photo : Courtoisie

La pandémie de COVID-19 et les mesures de confinement qui en ont découlé ont incité de nombreux Albertains et touristes à se tourner vers des activités de plein air pour se divertir. Une habitude qui semble persister jusqu’à aujourd’hui, constate Jean-François Dupras, un alpiniste et grand amateur d’activités en nature. Il remarque que d’un bout à l’autre de la province, les stationnements des parcs provinciaux et nationaux sont souvent pleins à craquer, au point où certains visiteurs se voient contraints de se garer à même les fossés.

Encore pire, la demande pour les terrains de camping est telle qu’il est parfois nécessaire de réserver sa place jusqu’à un an d’avance, une «folie», dit-il. «Les campings, les sentiers, tout est occupé à capacité maximale en ce moment. C’est absolument nécessaire de créer de nouvelles installations pour accueillir toutes ces personnes, mais il faut aussi éduquer les visiteurs sur la protection des écosystèmes», plaide ce passionné.

En raison de l’affluence de visiteurs, l’alpiniste avoue même se déplacer régulièrement de l’autre côté de la frontière, en Colombie-Britannique, pour trouver des espaces plus paisibles à proximité des Rocheuses. Sans quoi, ses escapades ressemblent davantage à une sortie «au zoo» qu’à une véritable reconnexion avec la nature, soutient-il. «J’adore les gens, mais quand je vais en nature, je veux être seul et ne pas être pris au milieu d’une foule. Ce qui est excitant du camping, c’est d’être autosuffisant.»

Tourisme en plein essor, explosion démographique

Le ministère de la Foresterie et des Parcs a également observé l’explosion en popularité du tourisme de plein air au cours des dernières années et prévoit une augmentation «constante» de la demande dans la décennie à venir. Or, pour expliquer la saturation des sentiers de randonnée et des campings en Alberta, le ministère met aussi en évidence la croissance importante de la population de la province depuis les années 1970 et 1980, période lors de laquelle les 250 terrains de camping du réseau Alberta Parks ont été développés.

À cette époque, la province comptait seulement 1,8 million de résidents contre environ 4,4 millions aujourd’hui. «Avec une population qui a plus que doublé, la demande pour les activités extérieures est naturellement en hausse, même au niveau local. C’est pourquoi le gouvernement doit investir dès maintenant et créer de nouvelles infrastructures», écrit Heather Kaszuba, qui travaille au département des communications du ministère. 

Au cours de la prochaine décennie, le gouvernement albertain prévoit notamment d’entreprendre une expansion importante de ses terrains de camping existants en y ajoutant 900 espaces supplémentaires. De plus, de nouveaux terrains seront créés dans les zones fortement fréquentées par le public, ainsi qu’à proximité de certaines communautés rurales. «Plusieurs sites présentant un potentiel d’expansion immédiate ont été identifiés, notamment la zone récréative provinciale de Blue Rapids, le parc provincial de Castle et le parc provincial de Lesser Slave Lake», note Heather. 

Selon le ministère, ces expansions se feront en toute conformité avec les «politiques environnementales» de la province, puisque le réseau Alberta Parks se donne le double mandat de protéger l’environnement, ainsi que de chercher des moyens durables de l’exploiter à des fins récréatives. Ainsi, tout développement dans les parcs fait l’objet d’évaluations rigoureuses sur les plans environnemental et culturel. Le ministère n’a pas voulu s’avancer plus en détail sur ces politiques. «Cela vise à soutenir l’environnement et à favoriser le tourisme et les activités récréatives pour les générations actuelles et futures», mentionne Heather Kaszuba.

C’est absolument nécessaire de créer de nouvelles installations pour accueillir toutes ces personnes, mais il faut aussi éduquer les visiteurs sur la protection des écosystèmes.» Jean-François Dupras

La biologiste Katie Morrison est la directrice générale du Canadian Parks and Wilderness Society – Southern Alberta Chapter (CPAWS). Photo : Courtoisie

Priorité à la nature

Pourtant, comme le rappelle la directrice générale de Canadian Parks and Wilderness Society – Southern Alberta Chapter (CPAWS), Katie Morrison, l’idée de mettre sur un pied d’égalité la protection de l’environnement et la construction d’infrastructures est «trompeuse». «La protection de l’environnement doit venir en premier. Après tout, la nature est la pièce maîtresse qui nous permet de faire des activités récréatives à l’extérieur», avance-t-elle. 

Si le gouvernement albertain désire étendre les activités récréatives sur son territoire, il doit s’assurer de ne pas créer des dommages irréversibles au fonctionnement des écosystèmes, ajoute-t-elle.«On veut que le public puisse faire l’expérience de tout ce qu’offre notre belle nature. En ce sens, l’objectif d’expansion du gouvernement n’est pas mauvais, mais il ne peut pas être exécuté de manière aussi spontanée», évoque la biologiste. 

Pour mieux concilier le développement et la préservation de l’environnement, Katie Morrison souligne l’importance d’élaborer un plan global d’aménagement du territoire. Selon elle, malgré les promesses faites par le gouvernement depuis des décennies, un tel plan n’a jamais été concrètement mis en œuvre. 

Or, cet exercice permettrait de trouver un équilibre entre les besoins de développement et la préservation de l’environnement à long terme. En outre, le ministère pourrait déterminer où il doit renforcer les zones protégées. Le plan permettrait également d’identifier les régions où la construction de terrains de camping et de sentiers pourrait poser problème en raison de la présence intense de la faune sauvage. «Dans certains secteurs, la présence des animaux est trop présente pour qu’une cohabitation puisse être envisagée», explique Katie.

Enfin, la planification de l’aménagement du territoire servirait à déterminer les zones où des corridors écologiques doivent être aménagés afin que les animaux puissent éviter la présence des humains. «En gros, on ne doit pas seulement ajouter des emplacements de camping et des sentiers pédestres à l’aveugle, on doit avant tout se concentrer à protéger les écosystèmes. C’est pour ça que cette analyse doit être faite en priorité par le gouvernement», conclut la biologiste.

Glossaire – Saturation : État de ce qui ne peut en contenir plus, rempli