Souvenirs d’Edmonton : l’écoute des sens (Première partie)

Écrit par : Étienne Haché

1 avril 2021

Mots-clés :

Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « polémique et philosophique ».

Les années d’exception, tel pourrait être le thème de ces Souvenirs d’Edmonton. Deux expériences, celle des sens et le professorat, constituent ces souvenirs. Mais qu’ai-je retiré de toutes ces années qui en font des moments uniques ?

Dans un premier temps, place à l’écoute des sens, jusqu’au tréfonds de la ville afin d’y trouver une âme.

Mon aventure à Edmonton a commencé le samedi 26 août 2006. Il est environ 21 h lorsque j’arrive à l’aéroport. Un collègue m’accueille et me conduit à mon lieu de vie, dans le quartier francophone de la ville, Bonnie Doon, non loin du Campus Saint-Jean. En me remémorant le trajet, ce soir-là, depuis l’aéroport jusqu’à mon domicile, j’ai le souvenir de l’avenue Whyte avec ces gens qui déambulent, font la fête, jusque tard dans la nuit… Telle est la première image qui me vient à l’esprit lorsque je pense à Edmonton.

Cette image tranche pourtant avec une autre qui dominera plus tard mon esprit : une avenue Whyte devenue sombre et froide avec l’automne et l’hiver qui se succèdent, dont les arbres perdent progressivement leurs feuilles et qui voit la neige s’accumuler au fil du temps ; jusqu’à ce que le printemps et la clarté reviennent de nouveau pour redonner le goût de déambuler. Certes, en période de beau temps comme dans la rigueur hivernale, la Whyte reste l’avenue par excellence des sorties et des soirées festives à Edmonton. Mais quelque chose avait réellement changé pour moi : ce n’était plus tellement le défilé des fêtards ou des amateurs de restos et de cafés. Tout cela était devenu à mes yeux une banalité. D’ailleurs, je préférais davantage une sortie sur la 104e rue (à la jonction de l’avenue Jasper), ou encore au regretté Rose Bowl (10111-117e rue), le vendredi ou le samedi soir, le temps d’y boire un verre et manger avec quelques collègues et amis dont j’appréciais la compagnie.

En repensant à l’avenue Whyte, c’était davantage autre pétarade, celle-là peut-être moins drôle avec le temps, qui s’imposait comme une évidence dans une ville où le monde entier — du travailleur qualifié à l’ouvrier en recherche d’un avenir meilleur — transite pour se rendre dans les régions pétrolifères et dans le Grand Nord. Malgré la pandémie et la situation économique moins heureuse, je soupçonne que le cortège incessant de camions et de transports défilant tôt le matin à toute allure, aux quatre coins de la ville, suit son cours. Ville ouvrière, Edmonton avec ces travailleurs tous ordonnés, telle une armée dans la même direction, celle des grands chantiers et des ressources naturelles, m’impressionnait. C’était conforme à la vitalité économique de l’époque, et ce malgré la crise financière de 2008 qui ne sera pas sans séquelles.

Les années passèrent et je dois dire le profond besoin de m’approprier les grands espaces et la nature environnante. Sportif dans l’âme, j’ai toujours aimé courir. Pour ma santé d’abord, mais aussi parce que la course à pied permet de faire accoucher ses idées. Socrate, Aristote, Montaigne, Rousseau et Nietzsche parlent de la marche comme d’une activité salutaire pour l’esprit. On peut en dire autant de la course. Edmonton, dit-on, serait la ville canadienne qui compte le plus d’arbres par habitant. Je n’ai pas vérifié l’information. Qu’importe. J’ai pu le constater lors de mes nombreuses chevauchées : à proximité du Conservatoire Muttart, le long de la rivière Saskatchewan Nord, à l’ouest de l’avenue Jasper, dans les quartiers résidentiels et les parcs publics.

J’aimais fuir le bruit de la ville, surtout entre septembre et octobre, le temps d’une pause en marge des lectures philosophiques et des cours, comme pour célébrer la diversité de la nature, la saluer et la remercier une dernière fois avant l’hiver. C’était la période où le lapin sauvage se faisait plus rare, n’ayant pas encore changé son pelage pour épouser la blancheur de la neige. Si je n’ai pas tellement connu Edmonton en été, je l’imagine très bien toutefois : vivante, intense, agréable ; une période où familles et amis se réunissent autour d’un feu de camp et profitent le plus longtemps possible des belles soirées sous un ciel étoilé.

Mais que penser de ce paradoxe, de ce curieux mélange de misère et de gigantisme industriel et commercial ? Déshérence d’un côté et richesse de l’autre, parfois même soigneusement mises en scène et éclairées de tous bords, jour et nuit. Des vies abandonnées ou livrées à elles-mêmes, jusque dans le dénuement et l’insécurité, au pied de ces édifices immenses ensevelis sous la neige, symboles colossaux et inébranlables de la réussite et du progrès matériel. Combien de fois, au centre-ville, vers 5 h du matin, le temps d’une course, n’ai-je pas croisé ces femmes et ces hommes démunis, figés par le froid ? Mais presque incapable de les dissocier du décor, fondus qu’ils me paraissaient dans la réalité ambiante, à l’image d’une statue devant un édifice, le tout représenté sur une carte postale. On pourrait même y perdre son âme soi-même dans cet univers confus et qui porte à confusion.

Oui, Edmonton est une ville de paradoxes… Elle a tant à offrir, mais si peu à donner à qui n’est pas du bon côté de l’existence. Capitale de l’Alberta, avec pour devise « Industrie, Intégrité, Progrès », la ville a, ce me semble, quelque chose d’insoluble : cette contradiction de la misère et de la richesse. Ici, l’avertissement de Socrate aux sophistes (Platon, La République et le Gorgias) doit être médité, tout comme celui de Rousseau dans le Contrat social (Livre 1, Chapitre 3) : « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître […] ». Dans sa Phénoménologie de l’esprit, Hegel ajoute pour sa part que la conscience de soi ne peut se réaliser sans la présence des autres hommes. La quête de reconnaissance n’est pas à sens unique : en privant autrui d’estime de soi, je deviens moi-même esclave de mes désirs…

Et pourtant — faut-il y voir là une lueur d’espoir ? —, par comparaison au reste de l’Alberta, cette ville possède quelque chose de transgressif. Edmonton est une ville hors norme, et c’est ce qui la rend pleine de promesses et d’espoir pour de nombreux arrivants, fidèle en cela aux deux derniers termes de sa devise : « Intégrité et Progrès ».

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