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le Jeudi 2 mars 2023 9:00 Provincial

Représentation des noirs en politique: le plafond de verre persiste

La communauté noire continue d’être sous-représentée dans les postes de direction au Canada et la situation ne semble pas plus reluisante dans la sphère politique, tandis que peu d’élus arrivent à faire leur place au sein des assemblées législatives provinciales. Il ne faut pas aller chercher bien loin pour trouver un exemple de cette sous-représentation: le cabinet de la première ministre Danielle Smith est composé d’une majorité de caucasiens et Kaycee Madu est le seul ministre noir en poste.
Représentation des noirs en politique: le plafond de verre persiste
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IJL – Réseau.Presse – Le Franco

Pourtant, cette carence en diversité est loin d’être la pire au Canada. «Il n’y a pas de doute dans mon esprit sur le fait que les Noirs continuent d’être sous-représentés en politique provinciale, mais il faut comprendre que ce n’est pas juste une situation présente en Alberta, c’est un enjeu généralisé partout au pays», avance le ministre des Métiers spécialisés et des Professions, Kaycee Madu, lors d’une entrevue accordée à la rédaction.

«Il n’y a pas de doute dans mon esprit sur le fait que les Noirs continuent d’être sous-représentés en politique provinciale.» Kaycee Madu

Selon l’homme politique, l’Alberta «ferait mieux que la majorité des autres provinces canadiennes en ce qui concerne la représentation, surtout si on compare notre moyenne d’élus avec notre nombre de citoyens noirs». Et son analyse n’est pas complètement erronée. Selon le plus récent sondage de Statistique Canada, la communauté noire représenterait 4,3% de la population albertaine. Même avec un seul ministre noir en poste sur un cabinet formé de vingt-quatre membres (une proportion équivalant à 4,2%), le Parti conservateur uni (PCU) se maintiendrait qu’à un dixième de pour cent d’une représentation «proportionnelle» à la population.

Par contre, d’après les recherches effectuées par Le Franco, la province de Québec, avec ses deux ministres noirs sur trente (une proportion équivalant à 6% de leur cabinet), représenterait encore mieux le 5,1% de sa population qui s’identifie comme afrodescendante. Même son de cloche du côté du Manitoba qui dépasserait même la représentation proportionnelle par près de 1,5%.

Le portrait s’assombrit pourtant lorsqu’on observe le cabinet de l’Ontario où une seule ministre noire siège (une proportion de 3,3% du cabinet, bien en dessous du 5,5% que forme la communauté noire ontarienne). Le manque de diversité au sein de la législature provinciale ontarienne est d’autant plus frappant lorsqu’on réalise que la province accueille plus de 50% de la population noire du Canada. À l’Ouest, la situation est encore pire : ni la Colombie-Britannique ni la Saskatchewan n’ont nommé de ministre noir dans leur cabinet.

Un enjeu national… et municipal

Ces constats tendent à confirmer que la sous-représentation de la communauté noire au sein des cabinets ministériels provinciaux constitue bel et bien un enjeu national. Mais Kaycee Madu élargit le débat. Pour lui, le manque de diversité «s’étend aussi au secteur public de l’Alberta et à la politique municipale».

Une analyse rapide des conseils municipaux d’Edmonton et de Calgary permet de confirmer l’hypothèse du ministre. Courtney Walcott, un conseiller de la métropole calgarienne, est l’unique élu noir de ces deux villes.

Gillian Hynes est la présidente de ASK HER YYC. Crédit : Courtoisie

Gillian Hynes est la présidente de ASK HER YYC. Crédit : Courtoisie

«Courtney Wallcott est le premier homme noir de l’histoire à avoir été élu comme conseiller municipal à Calgary… C’est assez ahurissant. Et ce qu’il faut comprendre, c’est que les femmes noires ont encore plus de difficulté à se faire élire», avance Gillian Hynes, la présidente de ASK HER YYC. Cet organisme fondé en 2016 encourage les femmes à se présenter aux élections municipales pour une équité de genre et une représentation inclusive. Elle précise aussi qu’«en politique, les femmes noires font face à des discriminations intersectionnelles».

Grâce à son travail, l’organisme a l’ambition de créer un conseil municipal représentatif de la diversité qui a cours dans la métropole albertaine. «Et la vérité, c’est qu’en l’absence de représentation noire au municipal (hommes comme femmes), une portion de la population se voit complètement ignorée lorsque vient le temps de prendre des décisions», affirme celle qui travaille aussi comme consultante en réconciliation et inclusion.

«Et la vérité, c’est qu’en l’absence de représentation noire au municipal (hommes comme femmes), une portion de la population se voit complètement ignorée lorsque vient le temps de prendre des décisions.» Gillian Hynes

Avec l’aide d’Operation Black Vote Canada (OBVC), un organisme qui encourage la participation politique des Noirs au pays et milite en faveur de leur élection, ASK HER YYC organisera en avril prochain un séminaire pour les femmes afrodescendantes qui aimeraient se lancer en politique. «J’espère que cela encouragera davantage de candidates à faire le saut. On a besoin d’elles», affirme Gillian.

Nommer plus de candidats

L’organisme pancanadien OBVC s’engagera d’ailleurs dans divers projets au cours des prochains mois en prévision de l’élection provinciale qui aura lieu au printemps en Alberta. Leur «plan» : écrire directement aux leaders des partis provinciaux pour leur lancer un message. «Nous savons que vous êtes en processus de nomination, profitez-en donc pour nommer davantage de candidats noirs», relate la présidente de OBVC, Velma Morgan.

Selon elle, les partis politiques devront aussi faire un effort pour nommer des personnes noires dans des circonscriptions où elles ont des chances de l’emporter. «Ce n’est pas suffisant de nommer quelqu’un juste pour cocher une case sur un bout de papier. Nous voulons que les partis s’engagent à choisir des candidats noirs et à les placer dans des endroits stratégiques sur la carte électorale pour qu’ils puissent avoir une réelle chance d’être élus», insiste-t-elle, sur un ton revendicateur.

«Ce n’est pas suffisant de nommer quelqu’un juste pour cocher une case sur un bout de papier.» Velma Morgan

Kacey Madu estime, lui aussi, que les partis politiques provinciaux albertains doivent nommer davantage de candidats noirs lors des prochaines élections. «On ne peut pas élire de Noirs à moins de les avoir d’abord nommés, dit-il. Les partis ont la responsabilité de nommer plus de candidats de couleur.»

Dans l’intermédiaire, le ministre des Métiers spécialisés et des Professions espère que les différents chapeaux qu’il a occupés au sein du gouvernement albertain dans les dernières années aideront «les Noirs à comprendre qu’il y a de l’espace pour eux en politique». Un changement de mentalité doit avoir cours au sein de la communauté, dit-il. «Le pouvoir ne nous sera pas simplement offert sur un plateau d’argent … Il faut s’en saisir nous-même.»

Un exemple local

À Brooks, le conseiller municipal Mohammed Idriss incarne bien cette idée de «saisir le pouvoir soi-même». En 2021, l’homme d’origine éthiopienne saute dans le vide. Il décide d’investir ses propres économies pour soumettre sa candidature au conseil municipal de sa ville. Ce pari lui apporte encore beaucoup de fierté près d’un an et demi après son élection. «C’est vraiment spécial de voir les visages des enfants noirs s’illuminer lorsque je leur dis que je suis conseiller municipal», s’enthousiasme-t-il.

«C’est vraiment spécial de voir les visages des enfants noirs s’illuminer lorsque je leur dis que je suis conseiller municipal.» Mohammed Idriss

La fierté est d’autant plus grande pour Mohammed qu’il a la «chance» de «défendre les intérêts de sa communauté noire au quotidien». La ville de Brooks est composée en grande partie de citoyens issus de la diversité, explique-t-il. Selon les plus récentes statistiques, 47% de la population appartiendrait à l’une ou l’autre des minorités visibles tandis que 22% des habitants de la ville seraient noirs. Sans grande surprise, cette diversité n’est guère représentée au conseil municipal de Brooks qui est composé d’une majorité de Blancs.

«Je suis le seul Noir au conseil. En fait, ce que je devrais dire, c’est que je suis le seul membre du conseil qui est issu de la diversité. J’espère que les choses finiront par changer et que nous aurons une représentation plus juste», affirme-t-il. Cette représentation «équitable» est nécessaire, rappelle-t-il, car elle permet aux candidats racisés d’offrir une perspective différente à leurs pairs et de les aider à prendre des décisions qui sont plus alignées avec «les besoins de tous».

C’est aussi le message lancé par Velma Morgan de OBVC. «Nous avons besoin de diversité parce que notre pays n’est pas monolithique. Les personnes au pouvoir, celles qui prennent des décisions en se basant sur nos intérêts, doivent être issues de notre pluralité. Sinon, ce sont les besoins, les intérêts et les objectifs d’un seul et même groupe qui seront toujours priorisés», décortique-t-elle.