La francophonie albertaine fait face depuis quelque temps à un séisme politique et mémoriel majeur. Des plaintes ainsi que des lettres ouvertes révèlent une rupture historique et idéologique totale entre des piliers de la communauté. Entre les murs du Campus Saint-Jean, la Société historique francophone de l’Alberta (SHFA) et l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA), c’est toute l’âme de la francophonie albertaine qui se déchire. D’un côté, la SHFA dénonce l’effacement unilatéral de leurs symboles ; l’ACFA regrette un dialogue rompu et porte le dossier devant les tribunaux. De l’autre, l’administration universitaire assume un virage de vérité et de réconciliation pour solder les comptes d’un passé colonial documenté.
C’est un choc frontal entre deux causes de justice sociale : la lutte d’une minorité linguistique pour préserver ses repères et son autonomie morale face aux appels à la décolonisation de l’éducation. Plongée au cœur d’une crise mémorielle sans précédent, où la confrontation politique et la réalité du terrain se croisent pour poser la question ultime : comment bâtir l’avenir sans effacer le passé ?
Le Franco se propose de publier un dossier en deux parties afin de donner la parole à chacun et de permettre au lecteur de se faire une opinion informée; un compte-rendu rigoureux et factuel qui résume les accusations de la SHFA et de l’ACFA et la réplique du Campus.
Dans ce dossier :
- Les artéfacts de la discorde — par André Magny (IJL) – LE FRANCO
- Campus Saint-Jean : Le courage de la vérité pour la réconciliation — par Florentine Tchokote (IJL – FDV)
Les artéfacts de la discorde
Le rangement où le recouvrement de plusieurs artéfacts historiques des murs du Campus Saint-Jean continue de susciter l’indignation au sein de la communauté franco-albertaine. Pour la Société historique francophone de l’Alberta (SHFA), il ne s’agit pas uniquement d’une question d’aménagement ou de rénovation, mais d’un enjeu touchant la préservation de la mémoire collective.
André Magny (IJL) – LE FRANCO
Sa présidente, Claudette Roy, ne cache pas sa déception devant la décision de retirer ou de recouvrir plusieurs éléments patrimoniaux, dont la murale Marshall, réalisée pour illustrer l’histoire et la mission du Campus Saint-Jean.
Pour nous, cette murale n’avait rien de choquant
Selon Mme Roy, l’œuvre représentait différents aspects de la vie du campus : les diplômés, les laboratoires, les activités sportives, l’enseignement et l’évolution de l’établissement. Elle souligne que le concept de la murale avait été élaboré à l’époque par des membres du personnel du Campus afin de refléter son histoire et son identité. Rappelons que le Campus St-Jean a été fondé en 1908 par les Oblats de Marie-Immaculée, dont certains membres sont liés aux pensionnats pour enfants autochtones. C’est en 1976 que les religieux cédèrent le contrôle du Collège St-Jean à l’Université de l’Alberta.
Ce qui déçoit surtout la SHFA est la manière dont les décisions ont été prises. Mme Roy soutient que l’organisme a été informé après coup que la murale serait recouverte de façon permanente. L’Université aurait indiqué que l’artiste ainsi que des intervenants externes avaient été consultés. Toutefois, à la suite d’une demande d’accès à l’information, la Société affirme ne pas avoir trouvé de preuve démontrant l’existence de consultations externes.
Couverture définitive de la murale réalisée par l’artiste James A. Marshall
Un élément parmi d’autres irritants
La murale ne constitue d’ailleurs qu’un élément irritant parmi plusieurs, selon la SHFA. Elle s’inscrit aussi dans la liste de récriminations faites récemment par l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA) à l’endroit du Campus St-Jean.
Dans une lettre ouverte signée par Nathalie Lachance, la présidente de l’ACFA, et publiée sur le site de l’organisme, celle-ci y allait de huit dénonciations à l’endroit du Campus St-Jean, et plus particulièrement de son administration.
Parmi ces reproches à l’endroit d’une institution pour laquelle la présidente ne cache pourtant pas son attachement, elle regrette notamment que les récents évènements n’aient pas permis un processus de consultation favorisant « une participation suffisamment ouverte, inclusive, représentative et significative de la francophonie albertaine. Informer n’est pas consulter. » De plus, elle constate que des démarches de réconciliation avec le milieu autochtone n’aient pas permis « une participation suffisamment large de la communauté francophone albertaine », alors que certains de ses membres et organisations sont engagés selon Mme Lachance « depuis plusieurs années dans des démarches de réconciliation et de rapprochement avec les communautés autochtones ».
Enfin, l’ACFA est préoccupée par le fait que le Campus St-Jean ait pris des décisions « de manière rapide et unilatérale touchant l’histoire, la mémoire, l’identité et le patrimoine institutionnel ». Et contrairement au fait que l’ACFA doit s’assurer de veiller aux intérêts des Franco-Albertains en vertu de l’Entente de 1976 entre la congrégation des oblats, l’Université de l’Alberta et le gouvernement provincial, l’organisme franco-albertain n’a pas encore été invité « à participer aux réflexions entourant l’élaboration du prochain plan stratégique 2027-2034 du Campus Saint-Jean, alors que d’autres organismes y ont été conviés ».
Un inconfort qui dure
Depuis 2023, la Société historique dit avoir observé la disparition graduelle de différents symboles historiques, notamment les cadres des finissants ainsi que plusieurs objets patrimoniaux qui faisaient partie de l’histoire du Campus Saint-Jean. Certains artéfacts auraient même été absents de l’inventaire réalisé dans le cadre des rénovations, obligeant la SHFA à effectuer elle-même des recherches afin d’en retracer la provenance et le devenir.
Pour Mme Roy, le cœur du problème réside dans un manque de transparence et de consultation. « Informer n’est pas consulter », résume-t-elle, en reprenant les mots de Mme Lachance. La SHFA a demandé à plusieurs reprises d’être associée officiellement aux discussions portant sur le patrimoine du Campus, sans qu’un véritable mécanisme de collaboration ne soit mis en place.
Cette absence de dialogue expliquerait également pourquoi la SHFA a récemment refusé une invitation de l’Université à participer à une consultation sur un plan stratégique à long terme. Après plusieurs années à réclamer d’être entendue sur les questions patrimoniales, l’organisme juge difficile de reprendre les échanges sans reconnaître les préoccupations soulevées depuis 2023.
Place pour une ouverture ?
Au-delà de la murale, Mme Roy rappelle que le Campus Saint-Jean occupe une place unique dans l’histoire de la francophonie albertaine. En l’absence d’un musée provincial consacré à cette histoire, l’établissement constitue, selon elle, un véritable lieu de mémoire pour plusieurs générations de Franco-Albertains.
Elle craint que l’accent mis sur certains épisodes de l’histoire du Campus fasse perdre de vue l’ensemble de sa mission éducative et culturelle, amorcée au début du XXe siècle. À ses yeux, présenter uniquement certains aspects du passé sans tenir compte du contexte historique risque d’offrir une vision incomplète de l’institution.
Pour autant, la présidente de la SHFA ne ferme pas la porte à des solutions. Elle estime qu’il est possible de concilier sensibilité contemporaine et préservation du patrimoine. Si certaines œuvres ou certains objets soulèvent aujourd’hui des questionnements, ils pourraient être accompagnés de panneaux d’interprétation ou de mises en contexte historique permettant au public de mieux comprendre leur époque, leur signification et les débats qu’ils suscitent.
Comprendre passe d’abord par le fait de montrer les choses
Selon Mme Roy, le patrimoine ne doit pas être effacé, mais expliqué. Pour elle, une meilleure collaboration entre l’Université et les organismes patrimoniaux permettrait non seulement de préserver la mémoire collective, mais également d’alimenter un dialogue respectueux entre les différentes perspectives historiques qui façonnent aujourd’hui la société canadienne.
Lexique :
La congrégation des Oblats de Marie-Immaculée : fondé en Provence en 1816, et d’abord appelé la Société des missionnaires de Provence, « selon le site du Répertoire du patrimoine culturel du Québec, « le groupe reçoit l’approbation du pape Léon XII en 1826. À la suite de plusieurs demandes de l’évêque de Montréal, Mgr Ignace Bourget, la communauté envoie six missionnaires au Canada en 1841 pour prêcher et fonder des missions. Rapidement, ces premiers oblats sont secondés par l’arrivée de nouveaux missionnaires français. Leur principale tâche est de convertir les peuples autochtones au christianisme. »
Campus Saint-Jean : Le courage de la vérité pour la réconciliation.
Entre essor démographique et tensions mémorielles, le Campus Saint-Jean fait face à son histoire. En choisissant d’exposer les zones d’ombre de son passé colonial, l’institution albertaine parie que la vérité est le seul socle possible pour bâtir une réconciliation authentique et un avenir inclusif.
Florentine Tchokote – IJL – FDV
Alors que le Campus Saint-Jean s’apprête à franchir un cap historique avec une croissance projetée à plus de 1 500 étudiants et un triplement des effectifs en quelques années, l’institution traverse une zone de turbulences profondes. Le refus récent de la Société historique francophone de l’Alberta (SHFA) de participer aux consultations sur le plan stratégique 2027–2034, couplé aux vives inquiétudes exprimées par l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA), met en lumière une fracture douloureuse entre la préservation d’un roman national traditionnel et la décolonisation. Loin de fuir ce débat, l’administration assume un virage de valorisation du passé critique. Car face aux blessures de l’histoire, la guérison commence toujours par la connaissance lucide des faits.
Entrée Campus Saint-Jean
L’histoire enseigne pour comprendre
Selon les propos formulés par l’administration du Campus Saint-Jean, « affronter l’histoire dans toute sa complexité exige un courage moral que les institutions publiques ne peuvent éluder ». Cette démarche s’appuie sur des recherches rigoureuses menées en collaboration avec le Centre national pour la vérité et la réconciliation (CNVR), lesquelles ont mis en lumière les liens documentés entre certains membres du personnel du Collège Saint-Jean d’autrefois et le système des pensionnats autochtones, administré en grande partie par la Congrégation des Oblats de Marie-Immaculée.
Reconnaître que des figures familières de l’histoire institutionnelle ont pris part à ce système d’assimilation n’est pas une attaque contre la francophonie, mais un acte de lucidité indispensable. Comme le souligne également l’administration du campus, « l’histoire n’est pas un mémorial figé destiné à célébrer une vision unilatérale du passé ; elle est un outil d’apprentissage critique ».
La réponse de l’administration : concilier mémoire et modernité
Face aux critiques dénonçant l’effacement de symboles historiques et le manque de transparence illustré notamment par le recouvrement de la murale Marshall et le déplacement de certains artéfacts, l’administration du campus défend une vision axée sur l’inclusion et la responsabilité historique.
Joint par notre rédaction, Philip Worré, responsable des relations externes au Campus Saint-Jean, tient à clarifier les intentions de l’établissement :
Le Campus Saint-Jean occupe une place particulière non seulement au sein de l’université, mais aussi à Edmonton, en Alberta et dans l’Ouest canadien. Nous sommes tous d’accord pour dire que cela doit perdurer. Il est important pour nous d’affirmer très clairement que nous ne cherchons en aucun cas à effacer l’histoire ou à oublier le passé. Nous continuons d’honorer les fondements uniques du CSJ, en respectant ces liens avec le passé ainsi qu’avec le tissu culturel qui existe aujourd’hui.
Il insiste sur la nécessité pour l’institution de s’adapter aux réalités contemporaines tout en assumant son devoir mémoriel :
Cela dit, le Campus Saint-Jean, tout comme l’université dans son ensemble, doit aller de l’avant afin de s’assurer que nous sommes en mesure d’offrir la meilleure expérience éducative et culturelle possible à nos étudiants, ainsi que le meilleur environnement d’enseignement pour notre corps professoral et notre personnel. Cela ne signifie pas que nous oublions le passé, mais cela signifie que nous avons la responsabilité de reconnaitre les torts historiques. Nous devons veiller à ce que nos campus soient inclusifs et accessibles à tous.
Malgré les tensions juridiques et la suspension des consultations directes avec l’ACFA en raison du litige pendant, Philip Worré réaffirme l’engagement de l’établissement envers sa mission francophone :
« L’Université de l’Alberta demeure pleinement engagée envers l’enseignement postsecondaire en français et envers la vitalité à long terme du Campus Saint-Jean. Grâce à des inscriptions records, à l’élaboration de nouveaux programmes, aux investissements fédéraux et provinciaux ainsi qu’à une capacité de recherche en pleine croissance, nous sommes convaincus que le campus est bien placé pour servir la communauté francophone de l’Alberta et au-delà pour les générations à venir. »
Vivre et préserver le patrimoine au quotidien : la réalité du terrain
Au-delà des querelles institutionnelles, le quotidien du campus s’organise autour d’un défi logistique et humain important. Lors d’une visite guidée menée au cœur des infrastructures de l’établissement, Mme Florence Karczewski, responsable du rayonnement du Campus Saint-Jean, a tenu à montrer concrètement comment l’institution jongle entre la préservation de son riche passé et l’accueil d’une population étudiante en pleine explosion démographique.
Entre les vitrines de la chorale, les affiches de théâtre de 1964 précieusement conservées dans les couloirs, les salles de classe technologiques et les espaces d’étude, le campus tente de maintenir un esprit familial tout en modernisant ses équipements. Évoquant les critiques médiatiques récentes, Mme Karczewski insiste sur le fait que les décisions prises sur le terrain, telles que la numérisation progressive des archives photographiques de l’université ou la sécurisation d’objets historiques, répondent à un souci de conservation rigoureuse face aux affres du temps et aux dégradations, et non à une volonté d’occultation.
Florence Karczewski dans le Hall principal du CSJ
Qu’il s’agisse de restaurer une ancienne robe sacerdotale historique avec l’aide de spécialistes muséaux, de faire cohabiter les drapeaux des multiples nationalités qui composent aujourd’hui cette « minorité faite de minorités », ou de soutenir les étudiants internationaux et isolés pendant la saison estivale, le travail de l’équipe de terrain illustre l’attachement viscéral des employés à la vitalité de l’institution, indique Mme Karczewski. Les anciens symboles ne disparaissent pas toujours par effacement, ils migrent souvent vers les archives ou la numérisation pour s’adapter aux contraintes budgétaires et matérielles d’un campus unique en son genre.
L’Entente de 1976 et les défis structurels
Au-delà des débats, un contrat juridique fondateur, l’Entente de 1976, par laquelle le Collège Saint-Jean a été vendu et intégré à l’Université de l’Alberta, continue de structurer les discussions. Ce pacte unique au pays sépare la propriété légale et la gestion budgétaire assurées par l’Université de la garde morale de la mission, portée par la communauté. Le Campus Saint-Jean doit donc se battre avec le reste de l’Université de l’Alberta pour conserver ce qu’il a.
Face à une croissance démographique marquée par l’arrivée d’étudiants internationaux de multiples nationalités, le campus s’emploie à maintenir son esprit familial, moderniser ses infrastructures et enrichir son offre pédagogique.
En 2027, la Faculté Saint-Jean célèbrera un demi-siècle d’histoire institutionnelle au sein de l’Université de l’Alberta. Mais cet anniversaire tant attendu ne sera une véritable fête qu’à une seule condition : que le prestige des inscriptions records et le rayonnement académique s’accordent avec l’exigence morale du devoir de mémoire.