Comprendre la guerre en Ukraine

Écrit par : Étienne Haché

5 avril 2022

Mots-clés :
Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « Esprit critique ».

 

Jeudi 24 février. Il est 4 h du matin. À peine levé, j’apprends que l’attaque tant redoutée de l’armée russe sur l’Ukraine vient d’être lancée. Pour ce qui devait être, disait-on, une invasion de grande ampleur.
Que veut Vladimir Poutine? Telle est à vrai dire la question qui se pose depuis quelques années déjà. Une partie de la réponse se trouve dans son fameux discours du 10 février 2007 à la 43e conférence de Munich sur la sécurité : «l’élargissement de l’OTAN, disait-il à l’époque, est une provocation qui sape la confiance mutuelle et nous pouvons légitimement nous demander contre qui cet élargissement est dirigé».

 

Ce jour-là, Poutine posait les principes d’une refonte des relations internationales qui guident désormais la diplomatie russe. Mais à l’époque personne ne l’a pris au sérieux. Son discours sera vite oublié comme s’il n’avait jamais été prononcé. Or, force est de constater qu’il est plus que jamais d’actualité.

 

Motifs de cette guerre

 

Outre le motif d’une menace à l’intégrité territoriale de la Russie par l’OTAN — qui fut régulièrement suivi de nombreux avertissements de la part de Poutine, comme les 9 mai 2015 et 2021¹ lors des cérémonies sur la place Rouge de Moscou qui marquent le jour de la Victoire de l’Armée rouge en 1945 —, certains rappellent, non sans raison d’ailleurs, que le sol ukrainien regorgerait de ressources énergétiques, que la mer Noire et la mer d’Azov constituent des points d’entrée et de sortie maritimes stratégiques et commerciaux pour l’Europe et le monde, ou encore que l’Ukraine est un producteur mondial de céréales.
Mais il y a un autre facteur clé à ne pas omettre si nous voulons bien comprendre les enjeux de cette guerre menée par la Russie. Certains territoires et grandes villes ukrainiennes du pays situés au sud et à l’est sont russophones. Songeons à la ville stratégique d’Odessa au bord de la mer Noire, pour ne citer que celle-ci, qui fut fondée par Catherine II de Russie en 1794. Peu importe à vrai dire les intentions de Poutine, la postérité retiendra que ce dernier a fait le choix délibéré, et ce, avec la connivence de la Biélorussie de Victor Loukachenko, d’envahir un pays indépendant depuis 1991, à la suite de la dislocation de l’URSS.

 

Faut-il rappeler qu’au début de l’année 2021, la Russie avait massé environ 100 000 soldats à sa frontière avec l’Ukraine? Quelques mois plus tard, le 22 avril — soit le lendemain d’une allocution à la nation russe au cours de laquelle Poutine en profita pour proférer de nouvelles menaces aux Européens —, elle annonçait par la voie de son actuel ministre de la Défense, Sergueï Choïgou, qu’elle retirait une partie de ses troupes, donnant ainsi à l’Ukraine une impression d’accalmie. En réalité, les tensions militaires dans les régions séparatistes ukrainiennes du Donbass n’ont jamais cessé depuis 2014. Elles auraient même fait environ 130 000 morts.

 

¹ Même chose en 2012 lorsqu’il estimait que «la Russie ne peut pas dépendre uniquement des moyens diplomatiques et économiques pour résoudre un conflit», ainsi que le 24 février dernier lors d’un discours télévisé («Quiconque essaie de nous empêcher de l’extérieur doit savoir que la réponse sera immédiate et entraînera des conséquences que vous n’avez jamais connues»), puis le 26 février où l’agence russe RIA Novosti produit cette fois un article signé du chroniqueur pro-Poutine, Pyotr Akopov : «La Russie n’a pas seulement défié l’Occident, elle a montré que l’ère de la domination occidentale mondiale peut être considérée comme complètement et définitivement révolue».
(cf. fondapol.org)

 

Retour en arrière

 

L’Ukraine (la petite Russie) et la grande Russie ont toujours été liées. La civilisation russe a pris naissance dans la Russie kiévienne, principauté et puissance européenne entre le 9e et le 13e siècle qui avait déjà Kiev comme capitale. À partir du 18e siècle, c’est pratiquement toute l’Ukraine actuelle qui fait partie de l’Empire russe. Après une brève période d’indépendance au cours de la révolution russe, l’Ukraine est finalement intégrée à l’Union soviétique en 1922. Dans les années 1930, l’emprise russe se renforce sur l’Ukraine. La collectivisation des terres décrétées par Staline provoqua une grande famine (Holodomor), faisant entre 3 et 5 millions de morts ukrainiens. Les paysans sont alors forcés de fuir leurs villages pour aller travailler dans les régions industrielles, comme l’actuel Donbass avec ses usines gérées par des Russes.

 

L’Ukraine accède finalement à l’indépendance le 24 août 1991, que le Canada sera le premier à reconnaître le 2 décembre de la même année. Malgré cela, l’influence russe est omniprésente, tout particulièrement dans le sud et l’est du pays où environ 60% de la population parle le russe. Ceci explique pour une bonne part la volonté de ces populations russophones de se séparer du reste de l’Ukraine.
En 2004, l’élection présidentielle ukrainienne voit la victoire du candidat prorusse, Viktor Ianoukovitch. C’est la fameuse «révolution orange». La cour constitutionnelle ukrainienne décide alors d’invalider cette élection au profit d’un nouveau scrutin qui conduira cette fois à l’élection de Viktor Iouchtchenko. Ce dernier souhaite un rapprochement avec l’Europe, ce que Moscou ne voit pas d’un bon œil. Il faut bien savoir qu’en 2004, sept pays de l’ancienne Union soviétique intègrent l’OTAN. Entre 2004 et 2007, neuf pays de l’ancien bloc de l’Est rejoindront l’Union européenne. Cherchant à maintenir à tout prix son emprise sur l’Ukraine, la Russie augmente alors son prix du gaz. Coup dur pour Kiev.

 

 

Affaiblie, coincée entre l’Europe et la Russie, l’Ukraine tente tant bien que mal de maintenir des relations équilibrées. Mais en 2013, alors qu’elle s’apprête à signer des accords commerciaux avec l’Europe, la Russie s’invite dans les négociations et propose à l’Ukraine une aide de 15 milliards de dollars, ainsi qu’une baisse d’environ un tiers du prix du gaz. Ce qui n’est pas rien quand on sait que l’Ukraine achète la moitié de son gaz à la Russie. Viktor Ianoukovitch, élu président de l’Ukraine depuis 2010, retourne sa veste et accepte l’offre de Moscou.

 

De nouveau, les europhiles ukrainiens se révoltent et crient leur colère. Au point qu’en février 2014, la révolution de Maïdan force le président Ianoukovitch à l’exil. De son côté, la ligue prorusse, notamment dans le Donbass et dans la Crimée (détenue par la Russie jusqu’en 1954, puis rattachée à l’Ukraine en 1991), voit dans cette révolution un coup d’État. Moscou n’a alors aucun scrupule à masser des troupes à l’est du détroit de Kertch reliant les deux mers (Noire et Azov). Comble de l’absurde : en mars de la même année, Poutine décide un référendum illégal qui se solde par le rattachement de la Crimée à la Russie.

 

Dans le Donbass, des milices indépendantes prorusses font la loi. Les républiques de Donetsk et de Louhansk sont tour à tour autoproclamées en l’espace d’un mois. La guerre est là pour durer. Il faudra attendre l’année suivante pour parvenir à un accord, celui de Minsk II, mais qui n’a jamais été respecté dans les faits par l’une ou l’autre des parties.

 

Deux solitudes

 

Voilà quelques explications qui, sans justifier l’actuel conflit, permettront peut-être de mieux le comprendre et ainsi battre en brèche quelques préjugés ou idées reçues. La dureté de cette guerre, dont l’issue est tout à fait imprévisible, malgré les déboires de l’armée russe, cache bien que l’âme et la culture du peuple russe, à ne pas confondre avec ses oligarques, sont aussi très sensibles et romantiques et que, malgré sa fragilité et sa vulnérabilité, le peuple ukrainien fait preuve d’une extrême grandeur.

 

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