La première couverture du recueil Organes phosphorescents de Gabriel Kunst, publié le 24 août 2026 aux éditions Poètes de Brousse.
Il y a des livres qu’on écrit pour survivre au silence, et d’autres qu’on offre au monde pour briser la solitude. Organes phosphorescents, paru le 24 août dernier, appartient incontestablement à cette seconde catégorie. Porté par Gabriel Proulx (ou Gabriel Kunst), enseignant et chercheur en littérature française à l’Athabasca University et figure engagée de notre la communauté franco-albertaine, ce troisième recueil de poésie explore l’impensable : l’année suspendue entre le diagnostic de cancer de sa conjointe, Leila, et son décès.
L’entredeux et la force de la forme
Né d’abord comme un exutoire, un journal intime consigné pour traverser l’inacceptable, le texte s’est peu à peu métamorphosé en un objet littéraire exigeant. L’auteur a choisi de laisser l’œuvre intacte, écrite alors que sa conjointe était encore en vie, refusant de retoucher ce témoignage après sa disparition.
Le résultat prend la forme de sept longues suites poétiques, un choix formel délibéré. Refusant les poèmes hachurés, l’auteur a opté pour ce long souffle afin d’épouser le rythme de la maladie, ce temps souterrain qui modifie durablement l’existence d’une famille. Sans fard, il y capture les microdeuils du quotidien, la perte des petites habitudes partagées, tout en réaffirmant la résilience lumineuse du noyau familial.
Un titre ancré dans la chair et la poésie
Pourquoi Organes phosphorescents ? Le titre trouve sa source dans ces images cliniques et parfois traumatisantes des examens médicaux, ces scans où l’on devine inflammation, tumeur, métastases. Mais sous le regard de l’écrivain, la radiographie de la maladie se teinte d’une étrange beauté : une lueur organique, un éclat au cœur même de l’obscurité.
Loin des pièges du pathos, l’ouvrage navigue avec une grande souplesse entre description, récit et fulgurances poétiques. C’est aussi, d’une certaine manière, une œuvre à deux voix, respectueuse de la perspective de celle qui l’accompagnait, validée par elle avant de s’envoler vers les éditrices.
Un écho intime pour la communauté franco-albertaine
Pour les lecteurs de l’Ouest, ce livre résonne avec une acuité particulière. Arrivé en Alberta pour un parcours académique qui l’a ancré au cœur de la francophonie, Gabriel Proulx témoigne de la force du tissu communautaire d’ici, de ces liens précieux et de cette langue partagée qui ont aussi, à leur manière, porté les siens à travers la tempête.
Organes phosphorescents en 109 pages s’adresse à un grand public, car la maladie, aussi cruelle soit-elle, demeure une traversée universelle. À travers ces pages, l’auteur ne cherche pas seulement à documenter la perte, mais à rappeler qu’il existe, au milieu des drames, des ilots d’amour, de calme et de joie pure. Un livre courageux, nécessaire, qui nous rappelle que, même dans l’épreuve, la vie continue de luire.