Cela veut-il dire que les appréhensions à l’égard de cette loi décriée notamment par Amnistie internationale Canada viennent de disparaître en fumée ?
La loi 26 interdit également aux personnes nées avec le genre masculin et âgées de plus de 12 ans de se joindre à des équipes féminines sportives. Pour Maddison McKee, attachée de presse au sein du ministère des Services de santé hospitaliers et chirurgicaux dont Adriana LaGrange est la ministre, cette nouvelle loi « préserve les choix des enfants et des jeunes, renforce le rôle des parents en tant que principaux responsables de l’enfant et garantit l’équité et la sécurité dans le sport de compétition amateur. » Il est clair pour elle que le gouvernement albertain « restera inébranlable dans son engagement envers ces principes. »
Rien pour rassurer le Comité FrancoQueer de l’Ouest. Pour Rose-Eva Forgues-Jenkins, à la direction de la programmation et du développement communautaire, cette mesure dépasse largement le débat politique : elle contribue à fragiliser davantage une communauté déjà vulnérable. Selon elle, le nombre de jeunes concernés demeure pourtant très faible. « C’est tellement une petite partie de la population », souligne-t-elle, remettant en question la pertinence d’une loi visant un groupe aussi restreint.
Le Dr Ted Jablonski est un spécialiste en Alberta de la médecine et de l’écoute destinées aux transgenres.
Statistiquement, selon le docteur albertain Ted Jablonski, possédant une quarantaine d’années d’expérience en médecine clinique dont 25 dans le domaine des consultations transgenres, il y aurait environ 10 % de la population qui se retrouverait au sein de l’arc-en-ciel 2ELGBTQI+ dont « environ 1 % de la population présente une diversité de genre », selon celui-ci. En fait, Statistique Canada, qui s’est intéressé à la question dans son recensement de 2021, précise qu’en ce qui concerne la diversité de genre, 100 815 personnes sont transgenres ou non binaires, « ce qui représente 0,33 % de la population âgée de 15 ans et plus. Parmi les personnes transgenres, 53 % étaient des femmes et 47 % étaient des hommes. »
Du côté albertain, à la suite des échanges entre Le Franco et Mme McKee, il semble que le gouvernement de l’Alberta n’ait pas de données sur le nombre de personnes transgenres souhaitant avoir accès à des médicaments ou à des traitements liés à leur situation.
« Il n’était pas nécessaire d’instaurer des interdictions légales », soutient Ted Jablonski, qui est aussi consultant sur la plateforme Alethéa. « Il n’y a pas beaucoup de praticiens travaillant spécifiquement avec les jeunes trans – il s’agit d’une spécialité unique qui requiert un ensemble particulier de compétences, d’aptitudes et d’expérience. »
La province dans le bureau du médecin
Ce n’est pas d’être trans qui est difficile, c’est l’idée d’être trans dans une société qui n’accepte pas des personnes trans
Selon elle, la loi 26 ne fait qu’ajouter une pression supplémentaire sur des jeunes qui vivent déjà une réalité complexe.
Cette pression, le Dr Jablonski la retrouve dans son bureau et chez ses patients. Face à une personne qui voit sa santé mentale menacée parce qu’elle ne peut pas légalement entreprendre une transition de genre, en tant que médecin, les alternatives semblent minces. « Nous sommes contraints de faire ce que la loi nous autorise. » En cas de non-respect de celle-ci, le collège professionnel des médecins en Alberta peut enquêter et imposer des mesures disciplinaires au médecin fautif. « Bien entendu, un accompagnement et un soutien formels peuvent être et seront maintenus, dans l’espoir que cela permette de soutenir le jeune et sa famille du mieux que nous pouvons. Cela peut s’avérer difficile et les troubles de santé mentale peuvent être très présents pendant cette période : sautes d’humeur, anxiété, pensées suicidaires, etc. »
Aigri par une telle loi, Ted Jablonski considère que « c’est un recul embarrassant pour notre province. Il s’agit d’un empiétement flagrant du gouvernement sur un domaine médical dans lequel il n’a aucune expertise et où il n’a vraiment pas sa place. »
Dans un article qu’il a signé en février dernier dans le Canadian Healthcare Network et qu’il a fait parvenir au Franco, Dr Jablonski ne mâche pas ses mots. Il affirme qu’il n’a jamais particulièrement apprécié l’expression : faites-moi confiance, je suis médecin. « Mais en Alberta, notre gouvernement semble déterminé à s’en moquer ouvertement. Cet élargissement unilatéral de l’accès des parents aux dossiers médicaux des jeunes constitue une nouvelle atteinte à la confiance envers les professionnels, et un pas de plus vers la détérioration progressive de la confiance au sein de notre province. »
Une collaboration en vue ?
Si face aux derniers agissements du gouvernement albertain à l’égard de la communauté 2ELGBTQI+, le Comité FrancoQueer de l’Ouest multiplie les initiatives de soutien, telle une bourse de 500 $ en collaboration avec la Fondation Franco-Albertaine pour reconnaître leur parcours ou encore l’affichage de pancartes en faveur d’une Alberta inclusive, de son côté un médecin comme M. Jablonski se dit ouvert à « une discussion constructive et saine ».
Il est clair que d’autres médecins comme lui souhaitent « les meilleurs résultats médicaux et la meilleure santé mentale et physique qui soient de tous nos jeunes – y compris ceux qui présentent une diversité de genre –, et nous nous y engageons pleinement. » Au-delà de cet engagement, Ted Jablonski répète à qui veut l’entendre que la loi 26 freine les décisions des spécialistes de la santé des personnes trans. « Ce ne sont pas des décisions qui relèvent d’un fonctionnaire. »
Lexique
Non binaire : Terme qui fait référence à une personne dont l’identité de genre ne correspond pas à une compréhension binaire du genre (soit homme ou femme). Il s’agit d’une identité de genre qui peut comprendre des éléments des genres masculin, féminin, androgyne, fluide, multiple, et même d’aucun genre, ou d’un autre genre qui ne s’inscrit pas dans le spectre « homme-femme ». (Définition prise dans le site du gouvernement canadien sur la Terminologie 2ELGBTQI+ – Glossaire et acronymes fréquents)
Transgenre : (également trans) Personne dont l’identité de genre diffère de celle qui est généralement associée au sexe qui lui a été assigné à la naissance. (Définition prise dans le site du gouvernement canadien sur la Terminologie 2ELGBTQI+ – Glossaire et acronymes fréquents)