le Jeudi 18 avril 2024
le Lundi 25 mars 2024 9:44 Chronique «Pan d'Afrique»

L’Afrique, berceau de la francophonie

Bien que l’invention du terme «francophonie» au 19e siècle revienne au géographe français Onésime Reclus (1837-1916), son usage ne s’est imposé que dans les années 1960 grâce au premier président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, qui l’a popularisé. Photomontage - Wikicommons - Andoni Aldasoro
Bien que l’invention du terme «francophonie» au 19e siècle revienne au géographe français Onésime Reclus (1837-1916), son usage ne s’est imposé que dans les années 1960 grâce au premier président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, qui l’a popularisé. Photomontage - Wikicommons - Andoni Aldasoro
Après la Deuxième Guerre mondiale, dès les années 1950 et 1960 plus précisément, de nombreux pays africains ont accédé à l'indépendance au terme de processus souvent violents de décolonisation ayant conduit à la création de nouveaux États. Ces derniers se sont ensuite préoccupés de définir leur identité nationale et d’établir des relations avec d'autres nations.
L’Afrique, berceau de la francophonie
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Titulaire d’un doctorat de sciences politiques de l’Université Paris-Panthéon-Assas (Paris II), Charlie Mballa est professeur adjoint en science politique au Campus Saint-Jean (CSJ) de l’Université de l’Alberta, où il enseigne depuis 2017. (Pour en savoir plus sur Charlie Mballa : lefranco.ab.ca.)

C’est dans ce contexte de décolonisation qu’a émergé la francophonie en Afrique, le français ayant été maintenu comme langue officielle dans plusieurs anciennes colonies françaises après leur indépendance.  Avant de comprendre ce qu’il en est aujourd’hui du rapport Francophonie-Afrique, un petit détour par le passé serait une bonne entrée en matière.

Un peu d’histoire

Bien que l’invention du terme «francophonie» au 19e siècle revienne au géographe français Onésime Reclus (1837-1916), son usage ne s’est imposé que dans les années 1960 grâce au premier président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, qui l’a popularisé. 

Ensemble d’institutions, d’organisations et de communautés culturelles et linguistiques, la Francophonie est née de l’idée de ce même Senghor et de ses pairs tunisien (Habib Bourguiba), nigérien (Hamani Diori) et cambodgien (le prince Norodom Sihanouk) d’un monde solidaire et façonné par l’usage d’une langue commune, le français, langue à laquelle ils prêtaient la capacité à assurer le rapprochement entre peuples.   

La francophonie dite institutionnelle (Francophonie) sera ainsi portée sur les fonts baptismaux en 1970 à Niamey (Niger), alors que 21 États et gouvernements étaient conviés à signer la convention qui allait donner naissance à l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), ancêtre de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). 

Née 35 ans plus tard, l’OIF inclut désormais dans son mandat les dimensions aussi pertinentes pour l’Afrique que la promotion de la paix, la démocratie et les droits de la personne humaine. Sur ces plans, l’organisation s’est dotée de pouvoirs contraignants face à ses membres qui ne respectent pas les valeurs démocratiques communes. 

C’est tout le sens de la Déclaration de Bamako, premier texte normatif en la matière adopté en 2000, à l’occasion du Symposium international sur le bilan des pratiques de la démocratie, des droits et des libertés dans l’espace francophone. 

Cette Déclaration affirme en effet que la «Francophonie et la démocratie sont indissociables». Ironie de l’histoire, c’est au Mali que l’association Francophonie-démocratie avait pris son envol et c’est aussi au Mali que «la démocratie traverse une zone de turbulences», comme dans bon nombre de pays francophones, selon l’expression de Louise Mushikiwabo, secrétaire générale de l’OIF.

L’Afrique dans la Francophonie: inaugurer les chrysanthèmes ou peser de tout son poids

Les liens de l’Afrique avec la Francophonie se décrivent au superlatif. Le continent africain est la région du monde qui compte le plus grand nombre de francophones et la population francophone du continent contribue significativement à l’expansion démographique de la Francophonie, le français étant une langue officielle dans de nombreux pays africains. Continent le plus linguistiquement diversifié au monde, cette diversification déteint sur la palette linguistique de la Francophonie et sur la diversité culturelle au sein de cette communauté.

Sur le plan politique, les titulaires du poste de Secrétaire général de la Francophonie ont tous été des Africains et/ou des Afro-descendants. Il en va ainsi du premier secrétaire général (1997-2002), l’ancien secrétaire général de l’ONU Boutros Boutros-Ghali, de l’ancien président du Sénégal Abdou Diouf qui lui a succédé de 2002 à 2014 avant de céder sa place à Michaëlle Jean (2014-2018), l’ancienne gouverneure générale du Canada, qui est remplacée par Louise Mushikiwabo (2019 à…), du Rwanda, en poste pour un deuxième mandat.

En prenant les rênes de l’OIF, la diplomate rwandaise a trouvé quelques défis sur sa table de travail :  conjuguer la voie(x) africaine au sein de cette institution avec celle des autres pays francophones ou francophiles dans le monde pour la préservation de la place du français dans les usages et dans la géopolitique mondiale. 

Aujourd’hui, la géopolitique de la langue française s’est beaucoup complexifiée : popularité croissante de la langue russe en Afrique, entrée des langues africaines dans certaines écoles moscovites, triomphe du mandarin sur le continent, attractivité exercée par le Commonwealth sur certains pays africains francophones, etc. 

N’est-on pas fondé à affirmer que la Francophonie est à la croisée des chemins? 

Que nous réserve demain?

Autant pour certains observateurs, la survie du français dépend de l’Afrique, continent dont l’Institut français d’études nationales démographiques (INED) dit qu’il abritera 85% des francophones du monde en 2050, autant les rapports entre les pays africains francophones et leur ancien colonisateur ne plaident pas la cause de la francophonie, malgré l’optimisme des statistiques et les perspectives de la démographie. 

Dans un contexte où les anciennes puissances coloniales se sont contentées de décoloniser les Afriques en peinant à s’auto-décoloniser elles-mêmes (Mbembe, 2010), aucune démarche prospective sur la francophonie ne saurait occulter l’influence que la diplomatie État africain-État français, en l’occurrence, exerce sur le rapport des Afriques au français. 

La mutation en 2023 du statut constitutionnel de la langue française au Mali, passant de «langue officielle» à «langue de travail», dans un contexte de tension diplomatique entre Bamako et Paris, est une illustration de cette réalité. Celle-ci exacerbée aussi par le sentiment anti-France ou anti-politiques françaises en Afrique (selon l’appellation que l’on choisit), notamment dans le contexte des crises dans la région du Sahel ou dans le climat d’animosité qui affecte le maintien du franc CFA auquel il est prêté toutes les intentions néocoloniales. 

Bien plus encore, pour une certaine opinion, les anciennes colonies britanniques se sont développées beaucoup plus rapidement que leurs homologues francophones, ce qui tend à justifier pourquoi certains pays africains francophones sont attirés par le Commonwealth. Les cas les plus récents étant le Gabon et le Togo.  

Après l’exemple célèbre du Rwanda, entré dans le Commonwealth en 2009 et dont les politiques ont fait reculer l’usage du français dans l’espace public pour faire plus de place à la langue anglaise (devenue l’une des trois langues officielles avec le kinyarwanda et le français), les exemples togolais, gabonais ou malien évoqués sont des leçons à tirer quant à l’avenir de la francophonie en Afrique. 

Les perspectives francophones dans la région résident dans les efforts de collaboration entre l’OIF et le Commonwealth tant sur le plan institutionnel que sur le plan des interventions conjointes dans le continent, question de traduire l’idée qu’on ne saurait construire l’Afrique ou les relations avec l’Afrique en considérant les espaces socioculturels comme des réalités séparées, encore moins antagoniques.