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le Vendredi 23 juin 2023 17:00 Chronique «santé»

Quand une pandémie entraine des épidémies

Les vaccins traditionnels (rougeole-oreillons-rubéole (ROR), diphtérie-tétanos-coqueluche (DTC) et poliomyélite) ont fait les frais des doutes farfelus exprimés à l’encontre des vaccins contre la COVID-19. Photo : RF._.studio – Pexels
Les vaccins traditionnels (rougeole-oreillons-rubéole (ROR), diphtérie-tétanos-coqueluche (DTC) et poliomyélite) ont fait les frais des doutes farfelus exprimés à l’encontre des vaccins contre la COVID-19. Photo : RF._.studio – Pexels
FRANCOPRESSE - Une des nombreuses conséquences de la pandémie de COVID-19 semble avoir entrainé une baisse généralisée de confiance envers les vaccins. Si bien qu’aujourd’hui, on observe partout dans le monde une recrudescence épidémique des maladies, autrefois éradiquées grâce aux campagnes de vaccination.
Quand une pandémie entraine des épidémies
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Aurélie Lacassagne est politicologue de formation et doyenne des facultés de Sciences humaines et de Philosophie de l’Université Saint-Paul à Ottawa. Elle est membre du Comité de gouvernance du Partenariat Voies vers la prospérité.

À la mi-avril, l’UNICEF faisait état de son inquiétude dans un rapport soulignant qu’au Canada 82,5 % des Canadiens interrogés pensaient que la vaccination était importante contre 90,5 % en 2019, des chiffres comparables à ceux de l’Allemagne, mais une baisse modérée comparée à celle de 13,6 points de pourcentage observés aux États-Unis ou encore de 20,6 points aux Pays-Bas.

Cet effritement de la confiance se retrouve également dans certains pays africains, mais aussi dans les pays riches d’Asie (-33,1 points au Japon par exemple).

On remarque que, c’est heureux, les deux pays les plus peuplés de la planète, voient eux une augmentation de la confiance envers les vaccins : la confiance est passée de 86 à 94,9 % en Chine et de 95,1 à 97,6 % en Inde.

Le rapport de l’UNICEF montre aussi que cette tendance inquiétante est plus marquée chez les moins de 35 ans, ceux qui naturellement sont plus susceptibles d’avoir des enfants qu’il faudrait vacciner.

Comment expliquer cette détérioration?

Les vaccins traditionnels (rougeole-oreillons-rubéole (ROR), diphtérie-tétanos-coqueluche (DTC) et poliomyélite) ont fait les frais des doutes farfelus exprimés à l’encontre des vaccins contre la COVID-19. Il y a eu une libération de la parole délétère antivaccin et beaucoup de confusion.

Si l’on peut comprendre des doutes exprimés sur des vaccins efficaces à 60 ou 70 %, produits très rapidement et sans que l’on soit en mesure d’en connaitre tous les effets à long terme, cela n’a strictement rien de comparable avec les vaccins infantiles utilisés depuis des décennies et dont l’efficacité se situe bien au-delà de 90 %.

La pandémie de COVID a entrainé un déchainement des discours antiscientifique et les médias sociaux avec leurs chambres d’écho ont fait le reste. Ajoutez à cela la montée du populisme et un individualisme postmoderne forcené promouvant l’idée que seule sa personne compte et que toutes les opinions se valent et vous avez tous les ingrédients réunis.

Il y a là une importante leçon à retenir pour les décideurs publics. Plutôt que des injonctions, il aurait fallu beaucoup plus de sensibilisation auprès des citoyens pendant la pandémie. Certains gouvernements ont aussi fait preuve d’antiscience pour défendre leurs mesures prises à la hâte.

Pourquoi l’enjeu est-il important?

Il faut tout d’abord souligner que ces mauvais chiffres sur la confiance vaccinale arrivent au pire moment puisqu’en raison de la pandémie, l’accès aux réseaux de la santé a diminué et que donc la couverture vaccinale a elle aussi baissé.

Dans beaucoup de pays, les services de vaccination ont été mis sur pause, tout comme les grandes campagnes de vaccination dans les pays pauvres.

En juillet 2022, l’OMS et l’UNICEF tiraient déjà la sonnette d’alarme sur le fait que la pandémie était responsable du plus grand recul en 30 ans de la vaccination dans le monde. Ils soulignaient qu’en 2021, 25 millions de nourrissons n’avaient pas reçu les vaccins vitaux.

Le rapport d’avril 2023 de l’UNICEF a actualisé ces chiffres : 67 millions d’enfants ont été privés de leurs vaccins entre 2019 et 2021. La couverture vaccinale a baissé dans 112 pays, y compris au Canada.

Or, si l’on prend le cas de la rougeole, maladie extrêmement contagieuse et mortelle, il faut que 95 personnes dans un groupe de 100 soient vaccinées pour éviter la propagation de la maladie.

Il y a donc un important effort de rattrapage à effectuer dans un contexte difficile étant donné que les systèmes de santé sont tous, et partout, en déliquescence, et justement en mode rattrapage dans tous les domaines.

Les conséquences sanitaires n’ont pas tardé à se manifester. Toujours d’après le rapport de l’UNICEF, en 2022, les cas de rougeole ont été multipliés par deux par rapport à l’année précédente. La polio est elle aussi en forte augmentation.

On assiste, notamment en Afrique, à une multiplication des épidémies, car seuls 67 % des enfants d’Afrique de l’Ouest et du Centre ont reçu leur vaccination contre la DTC, par rapport à 80 % en moyenne dans le monde.

Faut-il rappeler que ces maladies infantiles sont mortelles dans de nombreux cas et laissent de très graves séquelles dans bien d’autres?

Comment remédier au problème?

Dans les pays riches comme le Canada, ces maladies ont été quasiment éradiquées grâce à la vaccination. Dans les pays pauvres, des millions d’enfants meurent encore chaque année de ces maladies.

Cette iniquité est une des plus grandes injustices du monde.

Il faudrait vraiment peu si l’on voulait sincèrement vacciner tous les enfants dans le monde. Il suffirait de quelques voyages en moins dans l’espace. Ce serait bien peu cher payé.

Alors voilà que, pour des raisons parfaitement absconses, la population dans les pays du Nord fait maintenant la fine bouche sur des vaccins qui lui sont offerts gratuitement.

C’est le symbole même de l’hyperindividualisme crasse. Sous prétexte d’avoir le droit de «croire ce que l’on veut», on fait fi de l’intérêt général. Se faire vacciner sert d’abord et avant tout à protéger les autres.

Il y a plusieurs pistes d’action possibles. La première consiste à revenir à de véritables politiques de vaccination obligatoire pour la fréquentation des établissements scolaires. Il ne devrait pas être possible de contourner cette obligation en signant une simple lettre argüant de motifs religieux ou pseudoreligieux.

La France, par exemple, exige que les enfants soient vaccinés pour l’entrée à l’école, sans dérogation possible «sauf contrindication médicale».

Certains trouveront qu’il s’agit d’une mesure qui va trop loin, mais pensons-y un instant. Quand les employeurs, notamment le gouvernement canadien, ont rendu la vaccination de leurs employés obligatoire pendant la pandémie, les tribunaux leur ont donné raison.

La deuxième piste d’action concerne la mobilisation des chefs de file cultuels pour que l’argument religieux ne soit pas utilisé à des fins d’évitement de la vaccination.

La troisième piste, plus radicale certes, mais très séduisante, a trait à un aspect pécuniaire et repose sur une logique simple. Si une personne refuse de faire vacciner son enfant, elle doit payer une taxe (quand le gouvernement du Québec avait proposé une telle taxe pour le vaccin contre la COVID, avant de faire marche arrière, les sondages montraient qu’une forte majorité de Québécois appuyaient cette idée).

Les sommes perçues par cette taxe seront entièrement affectées à l’achat de vaccins pour les enfants des pays pauvres.

Selon l’OMS, 33 millions d’enfants africains doivent être vaccinés d’ici à 2025 pour atteindre «les objectifs mondiaux de vaccination pour 2030, notamment la réduction de la morbidité et de la mortalité dues aux maladies évitables par la vaccination».