le Mardi 16 avril 2024
le Dimanche 29 janvier 2023 9:00 Edmonton

Aimer son pays, une œuvre de passion et de raison

Étienne Haché est philosophe et enseignant de Culture générale au lycée La Providence en France.
Aimer son pays, une œuvre de passion et de raison
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Me tromperais-je en disant que c’est devenu un peu étrange aujourd’hui d’aimer son pays? Nationalisme, cosmopolitisme, mondialisation, voire le patriotisme aveugle, tous tendent, chacun à leur façon, de nous faire perdre de vue l’essentiel : l’amour du pays.

L’amour pour sa patrie, Jean-Jacques Rousseau l’a exprimé avec beaucoup de sincérité, de vigueur et de sensibilité romantique dans ses Considérations sur le gouvernement de Pologne (1772). Selon lui, c’est l’amour du pays natal qui rend les hommes vertueux : «Tout vrai républicain suça avec le lait de sa mère l’amour de sa patrie, c’est-à-dire des lois et de la liberté. Cet amour fait toute son existence».

J’aurais beau pour ma part continuer de voyager, trouver dans les terres d’Europe un second chez moi, je ressens et comprends mieux maintenant ce lien invisible qui unissait les cœurs de grands écrivains comme Chateaubriand et Lamartine à leur pays natal, ainsi que le désir d’y retourner après leur mort.

Aimer son pays… En France, j’entends souvent certaines personnalités déclarer qu’elles sont patriotes, qu’elles aiment leur pays, voire jalousement pour certains, comme une partie d’elle-même. Ironie du sort, je suis, pour ma part, à plusieurs milliers de kilomètres de mon cher et bien-aimé pays, le Canada. Aimer son pays prend alors pour moi une tout autre dimension. J’aime la France, il n’y a aucun doute, mais je n’ai jamais cessé d’aimer mon pays de naissance pour ce qu’il m’a donné et parce qu’il me permet toujours d’espérer. Espérer quoi? C’est mon pays qui me donne à vivre et qui nourrit pour une bonne part mon imagination et ma pensée.

Aimer son pays, une aventure spirituelle

Je l’aimerai toujours ce pays. Seulement, en retour de sa si grande générosité, je me vois souvent dans l’impuissance de faire quoique ce soit en retour pour son développement et son évolution. Oui, mon pays, celui qui m’offre tant, se transforme et évolue sans moi… Qui sait, je navigue peut-être ici entre rêve, lâcheté et égoïsme.

Mais je sais aussi depuis longtemps déjà qu’il ne faut pas jouer les moralistes et ignorer les circonstances des uns et des autres. N’oublions jamais qu’il est bien plus facile de critiquer les expatriés sous prétexte que le peuple travaille et lutte vaillamment pour que le pays grandisse et s’épanouisse. Mais la survivance, l’attachement au bien commun et la solidarité qu’implique le patriotisme renvoient également à une aventure de l’esprit et de la conscience; un combat à la fois pour sa propre existence, celle d’autrui, les nôtres, et pour celle de son pays : à vrai dire, les trois ne font plus qu’un, car unis par des valeurs existentielles communes.

Nous sommes humains et nous devons penser avec notre humanité au lieu de nourrir les différences et les haines.

D’autre part, Montesquieu n’a-t-il pas raison, lui qui affirme : «Si je savais quelque chose qui me fût utile, et qui fût préjudiciable à ma famille, je la rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose utile à ma famille, et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l’oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie, et qui fût préjudiciable à l’Europe, ou bien qui fût utile à l’Europe et préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime»? La sentence me paraît plus que jamais d’actualité. Si cruciale et vitale soit-elle, la défense d’une identité nationale ne doit jamais faire oublier que nous sommes des êtres humains avant d’être de telle ou telle orientation politique ou de telle appartenance culturelle et religieuse qui, elle, n’est que le fruit du hasard.

Nous sommes humains et nous devons penser avec notre humanité au lieu de nourrir les différences et les haines. S’il faut savoir être utile à sa nation, comme nous l’a si bien transmis le philosophe canadien de langue anglaise George Parkin Grant (Lament for a Nation, 1965), l’expérience historique montre pourtant que certains savent pleinement s’occuper à la détruire de l’intérieur. Sous diverses injonctions alimentées et nourries par des idées politiques, farfelues pour certaines, terrifiantes pour d’autres, puis désormais par les réseaux sociaux, par les fausses nouvelles et, que sais-je encore, l’amour pour son pays peut vite prendre une tournure tout à fait inattendue…

Le danger d’enfermement ou les œillères…

En juin 1978, lors de la cérémonie de remise des diplômes aux étudiants de Harvard, l’écrivain et dissident russe, Alexandre Soljenitsyne n’hésita pas un seul instant : «si l’on me demande si je veux proposer à mon pays, à titre de modèle, l’Occident tel qu’il est aujourd’hui, je devrai répondre avec franchise : non, je ne puis recommander votre société comme idéal pour la transformation de la nôtre» (Le déclin du courage). Je sais ici toute la difficulté de la référence à Soljenitsyne, alors même que la Russie, sous l’emprise d’une dictature et d’un nationalisme haineux et sanglant, menace la survie de l’Ukraine et même celle des autres nations européennes.

Je n’ai pas cité Soljenitsyne pour une condamnation post mortem, mais bel et bien pour relever la contradiction qui nous guette à un moment ou à un autre. Je constate qu’aimer son pays, faire monde commun, ce n’est pas tout à fait aimer une fraction de la population (les amis) à l’exclusion des autres, à cause de leur orientation sexuelle par exemple ni seulement les femmes et les hommes de telle ou telle culture ou confession, encore moins un parti politique. Chose d’autant plus vraie pour le Canada qui se définit de plus en plus comme une mosaïque culturelle.

Ainsi donc, aimer son pays, c’est d’abord aimer un tout global et uni. Cela n’est possible qu’en s’élevant au-dessus des contradictions et des divergences.

Ainsi donc, aimer son pays, c’est d’abord aimer un tout global et uni. Cela n’est possible qu’en s’élevant au-dessus des contradictions et des divergences. Le moyen d’y parvenir repose notamment sur l’éducation : la conscience historique, la culture de l’hospitalité, la tolérance, l’ouverture aux autres, la pensée critique, argumentative, dialogique, l’exercice du jugement; bref, tout ce qui permet de se construire comme citoyen au plein sens du terme afin de coopérer au sein d’un monde commun de références partagées; un monde toujours plus ancien que nous.

La critique par Soljenitsyne de l’Occident – et tout particulièrement de l’Amérique – à laquelle j’ai prêté attention sera relayée en quelque sorte par le philosophe américain Allan Bloom en 1987 dans L’âme désarmée. Dans cet ouvrage assez dur et sévère, Bloom déplore justement le déclin de la transmission à la jeunesse des grands principes historiques, spirituels et culturels qui ont fondé les États-Unis d’Amérique au profit d’une culture libérale de masse. C’est comme s’il disait que pour permettre à un citoyen d’aimer son pays, sa patrie natale, il faut lui permettre d’aimer son peuple. Certes, aimer son propre peuple peut sembler suspect comme le suggérait Hannah Arendt lors d’un échange épistolaire avec Gershom Scholem sur la judaïté. Il n’en demeure pas moins qu’à cette fin, un détour est nécessaire par les grandes œuvres de culture et par l’histoire.

La ruse de la raison…

Ce cheminement ne peut être que positif. D’une part, afin de ne jamais s’aveugler, d’autre part pour renouveler au besoin l’amour de sa patrie. Les avantages qu’on en retire sont d’autant plus importants lorsque le peuple se déchire pour des causes qui ne vont peut-être rien lui apporter.

La culture générale nous fait comprendre plus facilement que l’amour du pays passe par l’unité, par un esprit raisonnable, par une volonté de survie, mais surtout par un destin commun.

La culture générale nous fait comprendre plus facilement que l’amour du pays passe par l’unité, par un esprit raisonnable, par une volonté de survie, mais surtout par un destin commun. Cette volonté ne se caractérise pas toujours par des mots, mais par des actes qui les transforment, des actes parfois simples qui montrent que nous sommes faits pour vivre ensemble dans la même patrie peu importe nos différences.

Dans son Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique (1784), le philosophe Emmanuel Kant formule que l’«insociable sociabilité» peut conduire bien plus qu’à l’amour de la patrie, à savoir : à une société des nations réglée constitutionnellement par le droit et la justice. Ce moment est comme la synthèse de l’amitié politique des Anciens (société fermée) et de la théorie moderne du contrat (société ouverte).