Le travail en question

Écrit par : Étienne Haché

8 novembre 2021

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Étienne Haché, philosophe et ancien professeur au Campus Saint-Jean, publie bimensuellement une chronique « Esprit critique ».

Aussi loin que nous puissions remonter dans l’histoire, toutes les sociétés humaines reposent sur le travail. Contrairement aux animaux, l’homme ne trouve pas dans la nature de quoi satisfaire immédiatement ses besoins : ses vêtements ne se tissent pas tout seuls, la terre doit être cultivée pour manger, etc.

Liée à la condition humaine, cette exigence du travail est pourtant vécue diversement. D’abord, comme une malédiction. À cet égard, l’étymologie latine du travail est tripalium, qui désigne un instrument de torture. Dans la  Bible, on peut lire que le travail est un mandat confié par Dieu à l’homme (Genèse 2 : 15), voire une tâche pénible (Genèse 3 : 23). 

Répétition, usure et asservissement à la nécessité sont des phénomènes propres à l’activité du travailleur  ’(animal laborans) bien décrite par le jeune Karl Marx dans les Manuscrits de 1844 et surtout dans sa Contribution à la critique de l’économie politique (1859) qui est en fait l’ébauche du Capital (1867). Cette critique du travail «abstrait» — selon laquelle le mode de production capitaliste marchand fondé sur la valeur d’échange appauvrit l’homme au lieu de l’émanciper — sera reprise par Hannah Arendt dans le chapitre 3 de la Condition de l’homme moderne (1958). Par comparaison à l’action politique et à l’activité ouvrante qui offrent une présence au monde, Arendt présente le travail comme un processus cyclique sans fin, futile et au service de la consommation. 

Inversement, dans le livre 2 de La République, Platon appréhende positivement le travail. Son importance va bien au-delà du fait de produire des biens pour une société de «pourceaux» dépourvus de plaisirs et de raffinements; le travail est pour lui la clé de la justice sociale, la paix et l’ordre étant assurés grâce à la répartition des fonctions. À une société corrompue par les échanges, dominée par l’argent, le profit et le luxe, Platon superpose un modèle, celui du travailleur spécialisé (homo faber). Dans la psychologie grecque antique, la production des biens de première nécessité reposait sur la condition de l’esclavage et n’était pas considérée comme relevant d’un savoir-faire en particulier (J-P. Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, 1965).

Des sociétés qui ne travaillent pas comme nous

Nuancé, le jugement des Grecs anciens sur le travail comme valeur d’usage n’est pas aussi isolé d’autres civilisations qu’il n’y paraît. Dans ses recherches sur les sociétés paysannes du Mexique, l’anthropologue Marie-Noël Chamoux montre qu’il existe des sociétés «sans concept de travail». Cette approche est partagée par un autre anthropologue, James Suzman, dans un plus récent ouvrage, Travailler, la grande affaire de l’humanité (2021). Notre conception purement économique du travail tranche complètement avec celle des sociétés anciennes et primitives. Elle procède d’un premier revirement survenu vers le 8e siècle, et ce, dans l’agriculture. 

Il faut lire les pages remarquables de l’historien et spécialiste du Moyen-Âge Lynn T. White sur les Racines historiques de notre crise écologique (1967). Grâce au nouveau soc dissymétrique pour charrues — et non plus seulement le simple araire —, l’homme devenait capable d’augmenter la productivité et de diminuer le labeur. Progressivement, là commence, à cette période, la volonté de séparer l’humain de la nature et, par ricochet, la possibilité d’exploiter celle-ci. 

Parions que là se trouve aussi l’origine de toutes nos prouesses techniques et de nos destructions futures. Enfin, là se trouve, peut-être, la source de tous nos questionnements et inquiétudes. Est-il possible de faire un tri dans ce que la modernité nous a légué? Comment diminuer notre consommation d’énergie? Comment apprendre à se passer de nos machines et des dispositifs numériques? Bref, comment revenir au travail humain, c’est-à-dire vivre décemment et en harmonie avec la nature?

La conviction des Modernes

Le véritable basculement vers un modèle consumériste, où le travail «productif» joue un rôle central, se produira quelques siècles plus tard. Pendant un siècle environ, à la Renaissance, résonneront des discours convaincants, qui n’étaient jusque-là prononcés que furtivement par quelques téméraires révoltés comme Roger Bacon au 13e siècle; des discours suffisamment puissants pour atteindre les derniers sceptiques.

C’est précisément vers la fin de la Renaissance que nous sommes tombés pour la seconde fois dans un cercle infernal : travailler plus… Le tout selon deux idéologies qui, en définitive, se complètent : d’un côté, la nécessité de se «rendre comme maîtres et possesseurs» de la nature (Descartes, «6e Discours» de la Méthode, 1637), de l’autre, la volonté de contribuer au bien-être de l’humanité et ainsi freiner les «purges répugnantes» (Francis Bacon, La nouvelle Atlantide, 1627). Science et travail, reflets de la puissance humaine, convergeaient vers un «même but», celui d’instaurer «l’empire de l’homme» sur terre (F. Bacon, Novum Organum, 1620, Livre 1, § 3 et 129).

Un siècle plus tard, dans le livre 1 de La richesse des nations (1776), Adam Smith, fortement influencé par la révolution industrielle, n’hésitera pas à vanter l’énorme puissance productive du travail. Le philosophe Hegel trouvera en Smith un allié de poids dans la formulation de sa dialectique visant à s’approprier la nature au nom de la conscience de soi contre un Marx dénonçant l’exploitation de travailleurs aliénés et vidés de leur être dans les mines anglaises de charbon. 

Smith marque le dernier basculement des sociétés occidentales dans la productivité et l’exploitation des ressources. Plus concrètement, ce moment historique survenu au 18e siècle est l’œuvre d’une philosophie utilitariste à prétention hégémonique, le libéralisme et son principal fer de lance, le capitalisme industriel. Le commerce et l’expansion des échanges symbolisaient pour l’époque un véritable bras d’honneur tant aux sociétés anciennes qu’à l’inventeur de la charrue. 

Le grand enfermement 

Pour décrire la portée sociologique de ce système productiviste, Max Weber a parlé de «cage de fer» (L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, 1904). Et si ce n’était plus le seul piège? 

Dans Bullshit Jobs (2018), David Greaber souligne que la rationalisation, la robotisation et l’uniformisation croissantes du travail nous conduisent à une sorte d’oisiveté forcée. Hannah Arendt l’avait déjà anticipé en 1958 en parlant d’une «société de travailleurs» délivrée des chaînes du travail. 

Pour l’exprimer autrement, serions-nous réduits, afin de préserver notre dignité, à nous accrocher coûte que coûte à un boulot inutile? Si tel est le cas, quelle différence y aurait-t-il alors avec l’homme primitif, celui qui ne travaillait pas comme nous? 

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