le Mardi 21 mai 2024
le Vendredi 4 août 2023 7:03 Justice

Immigration : Victime au Sénégal, criminelle au Canada

(FRANCOPRESSE) – Ce qui a commencé par une simple demande de permis d’étude au Canada s’est traduit en un véritable cauchemar pour une jeune Sénégalaise. En plus d’être victime de fraude, elle est maintenant interdite de territoire au Canada pendant cinq ans.
Immigration : Victime au Sénégal, criminelle au Canada
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Avec des informations d’Inès Lombardo

«Je ne mange pas, ça me donne des insomnies. Ça affecte ma santé physique et émotionnelle.»

C’est l’état dans lequel se trouve Khadi Fasy, dont le nom a été changé afin de préserver son anonymat pour des raisons de sécurité, depuis qu’elle a reçu une lettre d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté (IRCC) l’accusant de fraude, au début de l’été 2023.

Après avoir reçu une bourse avec résidence payée d’une université canadienne, l’étudiante sénégalaise a entrepris les démarches pour venir s’installer au Canada. «J’ai vu qu’il y avait beaucoup de documents à déposer et, étant donné que je n’ai jamais fait de demande de permis d’études auparavant, je voulais bien faire», explique-t-elle.

Comme plusieurs demandeurs de permis d’étude, elle est allée chercher de l’aide auprès d’une agence dans son pays.

«L’agence que j’ai contactée offrait des services d’assistance pour les étudiants pour tout ce qui est visa, services d’hébergement, etc. Sur leur page Facebook, il y avait des photos et tout ce qu’il fallait pour me rassurer que ce n’était pas du faux, qu’ils font un bon travail.»

Convaincue par le professionnalisme de l’agent, elle a suivi ses conseils. «C’est une agence vraiment bien d’après Internet, donc les services étaient un peu chers», relate-t-elle. Au total, elle a payé environ 1 500 dollars canadiens pour ces services.

Le personnel de l’agence l’a aidée à monter son dossier, lui indiquant que les documents financiers étaient la seule faiblesse. Comme la mère de Khadi attendait de débloquer les fonds nécessaires avant d’envoyer le dossier, l’agent a insisté qu’il ne fallait pas trop attendre.

Il lui a proposé de soumettre un document provenant d’un compte de banque de l’agence, afin de prouver qu’elle dispose bel et bien des fonds suffisants pour venir au Canada. «Une pratique courante et légale», lui a confirmé l’agent.

C’est ce document qui a sonné l’alerte chez IRCC. 

Les limites de la bonne foi

Dans une lettre, IRCC explique que le document bancaire soumis avec son dossier semblait frauduleux. Khadi avait sept jours pour prouver que ce n’était pas le cas, sous peine de se voir interdite de territoire canadien pour une durée de cinq ans, conformément à la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés (LIPR).

Documents et preuves à l’appui, la jeune femme s’exécute pour démontrer qu’elle a été victime de fraude.

«J’ai dénoncé l’agence pour qu’IRCC sache que je suis de bonne foi», dit-elle. «Je suis une personne très honnête de nature. Je ne veux pas entrer dans certaines magouilles», insiste-t-elle.

Le refus d’IRCC est catégorique : en vertu de la LIPR, la jeune femme ne peut venir étudier au Canada et elle est interdite de territoire pendant cinq ans pour fraude, même si elle tenté de prouver le contraire.

Interprétation de la LIPR par le gouvernement du Canada

«C’est un crime grave de mentir, de donner de faux renseignements ou de soumettre de faux documents dans vos démarches auprès d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC). C’est de la fraude, car il s’agit de fausses déclarations.»

Khadi Fasy est interdite de territoire pendant cinq ans. Si jamais elle refait une demande après ce temps écoulé, elle devra déclarer avoir été interdite de territoire auparavant. Photo : Marianne Dépelteau – Francopresse

«Ce qui me fait le plus mal, c’est d’avoir été jugée dans mon honnêteté et mon intégrité», regrette Khadi Fasy.

En raison des lois sur la protection de la vie privée, IRCC ne peut pas commenter le cas de Khadi.

Dans une réponse envoyée par courriel, la conseillère en communication du ministère, Julie Lafortune, explique qu’«en cas de refus, les clients peuvent également demander un réexamen, bien qu’il incombe au demandeur de satisfaire l’agent [d’IRCC] de la nécessité d’un réexamen».

«En fonction de sa situation, une personne peut avoir le droit de faire appel d’une décision auprès de la Section de l’immigration ou de demander un contrôle judiciaire auprès de la Cour fédérale.»

Fatiguée et démoralisée par la situation, Khadi ne sait pas quelle sera la prochaine étape de sa démarche. «Je pense que j’ai pu faire tout ce que j’ai senti nécessaire dans mon cas, dit-elle. Je prie pour que cette situation se résolve et qu’on puisse comprendre que j’ai été naïve, mais que ça ne devrait pas me couter si cher par rapport à ma vie et mon intégrité.»

«Je me sens menacée»

Lorsque Khadi Fady est retournée vers l’agence sénégalaise pour obtenir plus d’informations sur le document bancaire frauduleux, elle a été confrontée à un refus de collaboration. L’agent frauduleux est allé jusqu’à la menacer si elle tentait de le dénoncer.

«Il a dit qu’il connaissait des gens dans la police [et] que si j’en parlais aux autorités canadiennes, ça se retournera contre moi», ajoute-t-elle les larmes aux yeux.

«Je me sens menacée parce que le monsieur a toutes mes informations. Il sait où je vis, il a ma pièce d’identité, celle de ma mère, tous mes documents personnels.»