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le Samedi 25 février 2023 9:00 Provincial

La diversité du théâtre francophone: un projet commun

Le virage vers la diversité continue de prendre du galon au sein du théâtre franco-albertain grâce au dévouement et à la bonne volonté de certains acteurs clés du milieu. Pour concrétiser ces efforts, les communautés racisées et marginalisées de la province auront avantage à unir leurs luttes. Leur travail collaboratif permettra de cheminer vers un objectif précis : celui d’accroître toutes les formes de représentations de la diversité.
La diversité du théâtre francophone: un projet commun
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IJL – Réseau.Presse – Le Franco

À Edmonton, il y a déjà un certain temps que les planches de L’UniThéâtre s’ouvrent aux artistes issus des minorités. Cette institution culturelle vieille de près de 30 ans a pris l’engagement de partager des histoires qui reflètent la diversité de la francophonie albertaine. «Et la réalité veut qu’on ait une communauté africaine très grande au sein de notre francophonie, une communauté qui continue d’ailleurs de grandir», précise le directeur artistique Steve Jodoin.

«Et la réalité veut qu’on ait une communauté africaine très grande au sein de notre francophonie, une communauté qui continue d’ailleurs de grandir.» Steve Jodoin

Dans cette optique, dit-il, la question de la diversité devient un catalyseur, ne serait-ce que pour monter des productions qui soient représentatives de l’audience de L’UniThéâtre. «On veut s’assurer que le théâtre que l’on crée ne soit pas seulement pour un petit groupe select. Il faut être le plus inclusif possible et prendre en compte cette diversité», ajoute-t-il.

En 2016, la production de Refuge, une pièce du dramaturge Robert Suraki Watum a été la première tentative de la compagnie de théâtre edmontonienne de bâtir des ponts afin de mieux inclure la communauté africaine à ses projets. «Ça a permis aux nouveaux arrivants de raconter leurs histoires qui sont fascinantes […] et qui devaient être partagées. Robert et moi, on a voulu refaire ça maintenant, huit ans plus tard», confie Steve Jodoin.

Steve Jodoin est le directeur artistique de L’UniThéâtre d’Edmonton. Crédit : Courtoisie

Steve Jodoin est le directeur artistique de L’UniThéâtre d’Edmonton. Crédit : Courtoisie

Fin février 2023, la pièce Passeport prendra l’affiche à Edmonton. Cette production met en scène une distribution de huit comédiens tous issus de la diversité, se réjouit le directeur artistique. «Nos acteurs sont nouvellement arrivés du Sénégal, du Burkina Faso, du Cameroun, de la République démocratique du Congo, du Togo… Et même du Chili», énumère-t-il.

«Nos acteurs sont nouvellement arrivés du Sénégal, du Burkina Faso, du Cameroun, de la République démocratique du Congo, du Togo… Et même du Chili.» Steve Jodoin

Tour à tour, les comédiens partageront les embûches qui ont parsemé leurs parcours et ces «contes de type documentaires» seront entrecoupés de ponts musicaux. «Au niveau culturel, c’est extraordinaire parce que leurs histoires sont hyper variées, mais ont aussi des points de similarités très intéressants», analyse Steve Jodoin.

Au-delà de cette pièce dont il est «très fier», le directeur artistique espère que les productions qui promeuvent la diversité deviendront une formalité d’ici quelques années. «Je ne veux pas juste que ce soit un projet spécial une fois de temps en temps et qu’on se dise «ah quelle bonne initiative», je veux que ça devienne une pratique courante», ajoute-t-il.

Une diversité interculturelle

Pour Peter Farbridge, un directeur artistique originaire de Toronto, la diversité au théâtre doit être réfléchie comme un échange interculturel qui peut faire émerger de nouvelles connaissances. C’est dans cette logique qu’il a cofondé la compagnie de théâtre Modern Times Stage Company à Toronto en 1989, une institution qui cherche à redonner voix à l’ensemble des communautés marginalisées.

«Pendant trente ans, j’ai travaillé avec une variété de comédiens qui proviennent de toutes sortes de background ethnoculturels. Des gens qui possèdent tous des formations différentes, qui ont leur propre façon de bouger et d’interagir avec la scène», raconte celui qui est maintenant basé à Montréal. Ce mélange d’approches informe les textes, les mises en scènes et force ainsi les créateurs à «trouver un langage commun».

«Pendant trente ans, j’ai travaillé avec une variété de comédiens qui proviennent de toutes sortes de background ethnoculturels. Des gens qui possèdent tous des formations différentes, qui ont leur propre façon de bouger et d’interagir avec la scène.» Peter Farbridge

En partant de cette logique de partage et de travail collectif, le directeur artistique entrevoit la représentation comme un phénomène qui doit s’accomplir de manière plurielle, c’est-à-dire que les groupes marginalisés ont avantage à collaborer pour solidifier leurs luttes. «On doit arrêter de réfléchir en vase clos», mentionne Peter. «Ce n’est pas juste une question de représentation noire ou autochtone… Il faut inclure tous les groupes ethnoculturels qui forgent notre société», ajoute-t-il.

«Ce n’est pas juste une question de représentation noire ou autochtone… Il faut inclure tous les groupes ethnoculturels qui forgent notre société.» Peter Farbridge

Le directeur artistique pousse la réflexion encore plus loin. Selon lui, la «vraie» diversité doit aussi inclure les voix «de la communauté LBGTQ+ et celles des personnes en situation de handicap».

C’est aussi en cherchant à s’ouvrir davantage à ces modes de représentations plurielles que Peter Farbridge a fondé Post-marginal: la diversité culturelle comme pratique théâtrale en 2017, un projet qui lui permet de faire de la recherche, mais qui l’a aussi poussé à organiser des retraites artistiques à Montréal, Toronto… et même Edmonton.

«L’idée est de rassembler la communauté théâtrale d’une ville pour discuter des enjeux d’inclusion qui lui sont spécifiques, tout ça avec l’aide de facilitateurs culturels», témoigne-t-il. Par exemple, l’évènement qui s’est tenu dans la capitale albertaine en septembre 2021 grâce à un partenariat avec le Walterdale Theatre, Theatre Alberta et l’espace ATB Financial Arts Barns, a permis de réunir une quarantaine d’artistes issus de communautés marginalisées.

Peter Farbridge a fondé le projet Postmarginal et travaille pour DAM. Crédit : Andrew Miller

Peter Farbridge a fondé le projet Postmarginal et travaille pour DAM. Crédit : Andrew Miller

Ensemble, ils ont fait toutes sortes d’exercices et discuté de stratégies d’entraide qui pourraient leur permettre d’accroître la diversité (générale) de leur milieu. Cette initiative visait aussi à faire naître de nouveaux projets artistiques. «On n’a pas d’attentes, mais on espère qu’une conscience commune puisse émerger grâce à la collaboration de ces artistes», laisse entendre Peter Farbridge.

Poser un diagnostic

Parallèlement à ses activités, le Torontois d’origine s’est joint il y a quelques mois à l’équipe de Diversité Artistique Montréal (DAM) pour aider l’organisme à finaliser son projet de consultation avec l’Association des théâtres francophones du Canada (AFTC). DAM a été mandaté afin de produire, il y a un certain temps déjà, un rapport sur chacune des dix-sept compagnies théâtrales que l’AFTC représente. L’objectif étant d’évaluer «leurs niveaux d’avancement» en termes d’inclusion.

«Pour y arriver, on a dirigé 80 entrevues individuelles avec 2 ou 3 membres de chaque compagnie théâtrale», avance Peter Farbridge. Et à la fin février 2023, l’organisme devrait soumettre ses rapports finaux à l’AFTC. «Ce n’est pas pour call-out les mauvaises pratiques, mais plutôt pour fournir une analyse complète de sorte à ce que les compagnies sachent où elles se situent», explique-t-il.

Lindsay Tremblay est la directrice générale de l'AFTC. Crédit : Courtoisie

Lindsay Tremblay est la directrice générale de l’AFTC. Crédit : Courtoisie

Or, ce travail devra impérativement se poursuivre au-delà de l’étape du diagnostic. «La diversité a parfois des tendances temporelles. On peut croire qu’en participant à un programme, le dossier est clos, mais ce n’est pas [suffisant]. Les changements prennent du temps, car l’idée de diversité doit [e]ntrer dans l’ADN de chaque compagnie», conclut-il

Cet avis est partagé par la directrice générale de l’AFTC Lindsay Tremblay qui envisage le virage vers la diversité comme un «long processus». «Les écosystèmes doivent changer, dit-elle, ce ne serait pas un travail honnête ni respectueux si ça se passait du jour au lendemain». La directrice rappelle aussi que chaque compagnie théâtrale évolue dans son propre contexte et que les actions concrètes à entreprendre varieront selon les villes. «La diversité de la francophonie n’est pas la même à Edmonton, qu’elle ne l’est à Toronto ou à Caraquet», évoque-t-elle.

«Les écosystèmes doivent changer, dit-elle, ce ne serait pas un travail honnête ni respectueux si ça se passait du jour au lendemain.» Lindsay Tremblay

Et si le mouvement de diversification semble bien «entamé» et que des «améliorations notables peuvent déjà être remarquées» évoque la directrice, ce travail ne date pas d’hier. «L’intérêt de raconter des histoires d’autres cultures a toujours été là, sauf que l’approche éthique saine et collaborative, elle, n’a pas toujours été présente», rappelle-t-elle. Plus récemment, le milieu théâtral a vécu une vague de sensibilisation afin d’«inviter les bonnes personnes pour raconter ces histoires», estime Lindsay Tremblay.

«L’intérêt de raconter des histoires d’autres cultures a toujours été là, sauf que l’approche éthique saine et collaborative, elle, n’a pas toujours été présente.» Lindsay Tremblay

La directrice préfère ne pas nommer l’élément qui a déclenché cet examen de conscience, sauf qu’elle admet que l’épisode de SLĀV au Québec, cette production de Robert Lepage et Betty Bonifassi qui a été accusée d’appropriation culturelle, en est peut-être la source. «Ce serait naïf de penser qu’il n’y a pas eu de déclic après cet évènement», conclut-elle.